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| Marcellin Champagnat |
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| Lettres de Marcellin |
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| Présentation |
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De nombreuses années de travail
et de recherche ont finalement permis de présenter
la correspondance de M. Champagnat, c'est-à-dire les
lettres adressées, soit aux Frères, soit à
d'autres personnes dont les archives des Frères Maristes
gardent une copie. Nous n'avons certes pas la prétention
de croire que nous avons là toutes les lettres écrites
sa vie durant. Nous avons la preuve, au contraire que quelques-unes
ont à jamais disparu, comme celle qui se trouvait conservée
dans une famille des environs de Lyon et que les descendants
du correspondant ont finalement jetée au feu parce
que, n'en voyant pas l'intérêt, ils ne voulaient
pas qu'elle soit profanée. D'autres, sans doute, ont
connu le même sort, pour des raisons différentes
certes. Enfin, comment croire que de 1817 à 1823 le
Fondateur ne se soit pas, en tant que tel, sans parler de
ses relations familiales ou d'amitié, vu dans l'obligation
d'écrire pour des affaires administratives?
Il est
vrai que, selon l'affirmation de Frère Avit: «le
plus souvent, le R. Père traitait de vive voix avec
les communes ou les fondateurs qui lui demandaient des Frères».
(A. A. p. 139). Et, vu qu'il n'avait pas encore de secrétariat,
«la plupart des lettres qu'il écrivait ne furent
pas conservées, non plus que les réponses qui
lui furent adressées, ainsi que les conventions faites
pour les écoles.» (ibid.) Ce n'est qu'en 1829
que l'on a commencé à tenir des registres et
en 1834 que l'on a mis un secrétariat en place. Et,
sans doute après sa mort, on a pu retrouver des brouillons
de lettre épars dans des cahiers ou récupérer
des lettres que les Frères ont gardées.
SOURCES
C'est ainsi que nous possédons actuellement
109 textes autographes dont quelques-uns sont ceux qui ont
été envoyés et les autres des brouillons
de lettres, et 230 copies dont quelques-unes ne portent pas
de signatures, mais que nous croyons être de M. Champagnat.
Les expéditions autographes sont des lettres que l'on
a pu récupérer de-puis la mort du Fondateur
et qui sont conservées dans les archives des Frères
Maristes (AFM) sauf deux dont l'une se trouve dans les archives
de la province de Sydney et l'autre dans la famille De Boissieu,
à Saint-Chamond. Les autres autographes sont des brouillons
de lettres qui pour la plupart, se trouvent dans un livre
de compte et d'autres cahiers d'abord destinés à
autre chose dont on utilisait les pages blanches comme brouillon.
Les copies n'apparaissent pratiquement qu'à partir
de 1836; celles qui précèdent cette date sont
des circulaires ou quelques lettres trouvées soit aux
archives nationales ou départementales, soit dans des
publications, soit enfin dans des recueils manuscrits. Mais
à partir de 1837 on peut penser que la plupart, sinon
toutes, les lettres administratives ont été
consignées dans un registre intitulé: «Recueil
de Copies de lettres Administratives» (R.C.L.A.) dont
nos archives possèdent 15 volumes contenant 15.320
lettres depuis le 2 janvier 1837 au 2 avril 1929, en plus
16 lettres au début du premier volume, numérotées
de I à XVI, récupérées sans doute
des années antérieures à 1837. Les 188
premières pages de ce premier volume contiennent en
majorité des lettres du Fondateur auxquelles sont mêlées
quelques-unes de Frère François.
ETABLISSEMENT DU TEXTE
Nous reproduisons ces textes avec la plus
grande fidélité possible en suivant les règles
adoptées par Père Jean Coste dans les Origines
maristes et définies dans le volume I, pp. 113 à
119. L'orthographe est scrupuleusement respectée même
quand elle est fautive ou désuète, comme pour
les verbes à l'imparfait en «oit». Bien
que les accents fassent souvent défaut, nous ne les
avons pas restitués tandis que nous avons respecté,
dans toute la mesure du possible, ceux qui sont dans le texte,
même s'ils sont abusifs, comme l'accent circonflexe
du mot écôle qui se présente souvent.
La ponctuation très souvent absente, est restituée,
selon les règles actuellement admises, chaque fois
qu'elle est nécessaire pour la bonne compréhension
du texte, d'après l'interprétation qui nous
paraît la plus exacte. Pour faciliter la lecture, les
abréviations moins courantes ont été
restituées en mettant entre parenthèses la partie
du mot qui manque. Il ne faut donc pas confondre les parenthèses
dans un mot qui indiquent une restitution, avec celles, mises
par le rédacteur enfermant un mot entier ou même
plusieurs. Quand par suite de déchirure ou de tache,
des lettres ou des mots entiers sont enlevés, nous
les restituons si nous avons quelque assurance de ne pas faire
d'erreurs, en les mettant entre crochets; si la restitution
n'est pas possible, nous l'indiquons par des tirets entre
crochets.
Nous, donnons toujours le texte dans son état définitif,
c'est-à-dire avec les corrections ou amendements apportés
par le rédacteur. Pour indiquer ces retouches nous
signalons à la suite du texte, en renvoyant à
la ligne en question, les mots ajoutés par pr + (prius
scriptum fuerat), les mots biffés ou changés
par pr (prius). Ainsi, quand, par exemple p. 33 l'apparat
porte: 6, doute, pr +, je suis occupé comme, cela veut
dire qu'à la ligne 6 du texte, après le mot
doute, le rédacteur avait écrit, je suis occupé
comme, puis il a biffé ces mots; ou bien, 11, font,
pr. forment, indique que le rédacteur avait d'abord
écrit, à la ligne 10 du texte: forment puis
il a biffé ce mot pour le remplacer par: font. Les
mots ajoutés sur la ligne ou en dessous de la ligne
sont signalés clairement par: supra lineam, ou infra
lineam, selon le cas.
Pour permettre le repérage, les lignes sont numérotées
de cinq en cinq. C'est donc aux numéros des lignes
que renvoie l'apparat, comme nous venons de le voir ci-dessus.
Pour les notes, au contraire, elles correspondent à
un chiffre de renvoi dans le texte.
CHAPITRES
Les textes sont rigoureusement présentés
dans l'ordre chronologique. Même si plusieurs d'entre
eux traitent du même sujet ou s'adressent au même
personnage à propos de la même affaire, ils n'apparaissent
pas à la suite, mais à leur place chronologique.
On trouvera dans ce cas, soit dans l'introduction, soit dans
les notes, l'indication des autres textes correspondants.
Pour rendre l'ensemble d'un accès plus facile, nous
l'avons divisé en chapitres. Cette division est assez
arbitraire et ne correspond pas à des thèmes
particuliers. Les deux premiers chapitres regroupent plusieurs
années: 1823 à 1833 et 1834 à 1835, tandis
qu'à partir de 1836, malgré leur volume inégal,
nous divisons simplement par année sans faire intervenir
quelque autre critère.
INTRODUCTIONS ET NOTES
Chaque texte est précédé
d'une introduction dans le seul but de le situer dans le contexte
historique et de permettre ainsi d'en mieux saisir le contenu.
De plus, les chapitres eux-mêmes sont présentés
par une introduction qui n'est autre qu'une synthèse,
sous forme de chronologie, du contexte historique, social,
ecclésial et de notre propre congrégation. Le
tout, pensons-nous, en situant le texte d'une manière
plus précise, permet de mieux comprendre le sens et
la portée de ce que l'auteur a voulu dire.
Mais malgré cela des obscurités peuvent subsister.
Nous essayons, dans la mesure où nos recherches nous
ont permis de le faire, de les résoudre par des notes
à la suite des textes. Tant dans les introductions
que dans les notes, nous n'avons en vue que la bonne compréhension
du texte en nous défendant de ne jamais faire de commentaire,
ni de porter des jugements.
REPERTOIRES
Souvent les correspondants de ces lettres
ne sont pas explicite-ment cités par le nom, mais simplement
par leur fonction. Pour la vérité historique
et par honnêteté, nous avons tenu à rechercher
le nom et l'identité des personnes concernées.
Malheureusement il ne nous a pas été possible
de les retrouver toutes par manque d'indications suffisantes.
Afin de ne pas alourdir, ni noyer le texte que nous avons
à présenter, nous donnons dans un second volume
des répertoires biographique où l'on trouvera
par ordre alphabétique, une courte biographie des personnes
citées dans les lettres, ainsi qu'un aperçu
sur les lieux dont il est fait mention. Quand il s'agit de
localités où nos Frères sont établis,
nous débordons la date limite de 1840 pour donner en
résumé tout l'historique de l'école jusqu'au
retrait des Frères ou jusqu'à nos jours si ceux-ci
la tiennent toujours. Il n'est pas, en effet, sans intérêt
d'entrevoir ce que sont devenues par la suite les personnes
et les oeuvres auxquelles notre Fondateur s'est un jour intéressé.
Le travail que nous présentons aujourd'hui n'a donc
d'autre ambition que de permettre à quiconque d'accéder
facilement et sûrement à une partie des sources
de l'Institut des Frères Maristes. Ceci n'a été
possible qu'après l'important ouvrage de J. Coste et
G. Lessard, «Origines Maristes». C'est cet ouvrage
qui nous a servi de modèle et de guide. Nous remercions
les auteurs pour cette contribution silencieuse, et surtout
pour l'intérêt qu'ils témoignent pour
notre travail, pour les conseils judicieux qu'ils nous ont
fournis et pour l'autorisation qu'ils nous donnent d'éditer
le présent ouvrage dans la même collection, à
la suite du leur et d'autres semblables issus de la Famille
Mariste. Nous remercions également toutes les personnes
qui nous ont aidé pour nous faciliter nos recherches
dans les archives diocésaines, départementales,
locales et toutes celles qui nous ont fourni des documents
parfois d'un très grand intérêt.
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| Introduction générale |
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Les lettres du Père Champagnat s'étalent
sur une période de 17 ans, de 1823 à 1840.
L'Institut, fondé depuis bientôt 7 ans, commence
à prendre un certain essor, à poser ses bases,
à dessiner ses structures. Bien que ces lettres ne
parlent à peu près pas de politique, celle-ci
ne manque cependant pas de les marquer de son influence,
ne serait-ce que par le biais des lois scolaires et du recrutement
de l'armée. C'est pourquoi nous ne pourrons pas passer
sous silence les grandes décisions du gouvernement
français sous la Restauration. Mais plus importante
encore est toute l'ambiance sociale sous-jacente à
ces écrits. Sans en prendre tout d'abord conscience
bien des nuances peuvent nous échapper. Par conséquent
la description de la situation sociale, religieuse et scolaire
dans les campagnes françaises à cette époque
ne sera pas superflue pour mieux pénétrer
le sens et saisir la portée de ces écrits.
LA VIE SOCIALE
Les gens des campagnes, surtout dans les montages des Cévennes,
à cette époque, en comparaison de la nôtre,
vivaient pauvrement mais non pas dans l'indigence. Les incessants
soubresauts, résurgences de la révolution
de 1789 après le régime dictatorial de Napoléon,
montrent bien que des évolutions profondes étaient
en train de s'opérer dans la société.
Celle-ci cependant, dans la campagne française sous
la Restauration, reste fortement hiérarchisée.
La Révolution, certes, a mis un terme à la
féodalité, mais cela n'empêche pas que
la richesse, le savoir et l'autorité confèrent
à certaines personnes une influence acceptée
par l'ensemble. Le curé, de par sa fonction même
jouit d'un prestige renforcé par son savoir et parfois
par sa personnalité. Le maire, et surtout peut-être
le notaire, occupent une situation semblable. «C'est
une chose frappante, écrit H. Baudrillart, que l'autorité
morale des notaires dans les campagnes. Les notaires sont
consultés sur des matières qui ne sont pas
rigoureusement de leur ressort. On recourt à eux
en cas de conflit entre propriétaires et fermiers.»
Si l'aristocratie foncière n'est plus considérée
comme auparavant, ce sont les riches industriels, la nouvelle
bourgeoisie qui prend le relais. Dans le cercle familial,
«l'autorité du chef de famille est peu contestée»
tandis que «la femme est souvent maintenue dans un
état de sujétion » .
La famille est généralement nombreuse et dépasse
le plus souvent le nombre de 6 enfants, surtout si la mort
ne vient pas les ravir en bas âge ce qui se voit fréquemment.
Aussi, l'évolution démographique est-elle
forte. «De 1821 à 1830 la population nationale
s'est accrue de quelques deux millions d'êtres»
. Et de près de 3 millions entre les deux recensements
de 1931 et de 1946, la population nationale passant de 32.600.000
en 1831 à 35.400.000 en 1846. Le taux de natalité,
vers 1830 est de 32 0/00, mais il baisse sensiblement autour
de 27 0/00 à la fin du règne de Louis-Philippe.
D'ailleurs le taux de mortalité baisse de même,
quoique dans des proportions moindres : 25 0/00 en 1830
et 21.2 0/00 en 1845 . Pourtant l'on constate que les Français
«pratiquent largement la restriction des naissances»
par des méthodes anticonceptionnelles. «En
1828, le Père Vernier, lazariste, écrit qu'il
voit l'onanisme conjugal gagner tous les jours. L'année
suivante, des prêtres du diocèse de Gap soulignent
la nécessité de se préoccuper du «crime
détestable d'Onan» dont «la connaissance
a pénétré jusque dans les chaumières»
.
Il faut dire aussi, comme le conclut Adolphe Blanqui, enquêtant
dans 6 départements entre 1849 et 1851, que la caractéristique
de la vie paysanne «c'est la détresse. Nos
villages ne sont guère que des amas confus de chaumières
jetées au hasard sur le bord de rues sans pavés,
infectées de cloaques immondes, où les animaux
sont souvent mieux logés que les hommes. On ne saurait
croire... de quels éléments chétifs
se composent le vêtement, l'ameublement et la nourriture.
. . Il y a des cantons entiers où certains vêtements
se transmettent encore de père en fils, où
les ustensiles du ménage se réduisent à
quelques misérables cuillers de bois et les meubles
à une banquette ou une table mal assise. On compte
encore par centaines de mille les hommes qui n'ont jamais
connu des draps de lit, d'autres qui n'ont jamais porté
de souliers et par millions ceux qui ne boivent que de l'eau,
qui ne mangent jamais ou presque de viande, ni même
de pain blanc» . Ce tableau bien sombre serait sans
doute à nuancer selon les époques et les régions.
Le réseau routier, par exemple, a subi de fortes
améliorations de 1830 à 1848, «dans
les régions d'agriculture riche, de commerce ou d'industrie
active»; par contre, beaucoup moins sensible est le
progrès dans les régions plus déshéritées,
notamment les zones montagneuses . L'alimentation subit
la même évolution puisqu'en 1862 la consommation
de viande par habitant sera d'environ 22 kg par an dans
les campagnes et de 65 kg dans les villes. Par ailleurs,
«la diffusion de la pomme de terre contribue à
conjurer la crainte des disettes» . Outre les légumes,
les produits laitiers, beurre et fromage, représentent
une grande part de l'alimentation. «La maison paysanne
reste un outil adapté au travail agricole; de là
ses formes diverses, mais les toits de tuiles remplacent
les toits de chaume, les vitres apparaissent» .
La vie dans les campagnes est conditionnée par le
travail des champs, souvent ingrat, car il fournit à
peine la subsistance de la famille. La mécanisation
fait timidement ses premiers pas. Malgré les migrations
saisonnières, qui ne datent pas de cette époque,
la société paysanne reste fermée sur
elle-même, régie par la tradition, différente
selon les régions, mais dont l'influence reste partout
très forte. C'est une tradition, presque partout
présente dans les campagnes, que d'organiser des
veillées où les gens se rencontrent pour rire
et chanter, pleurer et parfois prier ensemble, se raconter
des contes et des histoires du temps passé. D'autres
lieux de réunion s'organisent. Ce sont tout d'abord
les cabarets dont au moins un s'installe dans presque chaque
village. Ce sont aussi les casinos qui s'ouvrent dans les
bourgs: «Depuis l'arrivée de Louis-Philippe,
c'était la grande mode de fonder des casinos, les
bourgeois et les fonctionnaires ne pensaient plus qu'à
se réunir entre eux» . Les marchés et
les foires sont d'autres lieux de rencontre entre les gens
du village et ceux des bourgs voisins. Les fêtes ont
une grande importance dans les campagnes; une solide tradition
les main-tient, d'autant plus qu'elles sont des occasions
de rencontres et surtout de distraction. Parmi ces dernières
la danse prend une plus grande place comme on sait d'après
la guerre que leur ont livrée tant le curé
d'Ars que le Père Champagnat.
Sans doute avaient-ils des raisons de le faire, car on signale
par ailleurs une «démoralisation des masses:
montée de la consommation de l'alcool, jeu, dévergondage
des mœurs. ..» . Saisis par la soif d'un mieux
être et surtout de l'argent, quand autour d'eux le
pays commence à s'industrialiser, beaucoup de paysans
deviennent âpres au gain parfois jusqu'à la
malhonnêteté. Pour autant la conscience morale,
voire religieuse, tend à se relâcher. L'on
ne doit cependant pas généraliser, car, comme
on le verra, la pratique religieuse continue d'être
très forte.
Après la révolution de 1830 la vie de la société
française évolue sensiblement. Le paysan,
petit et moyen propriétaire, grâce à
la vente de certains produits, comme le blé, le vin,
les cocons,... parvient à monter son niveau de vie
par une meilleure alimentation : le pain de froment remplace
de plus en plus le pain de seigle, et par des bénéfices
financiers. «Mais les gains réalisés
sont le plus souvent thésaurisés de manière
à pouvoir acheter le lopin de terre depuis longtemps
convoité. Les journaliers agricoles, dont les salaires
augmentent en général entre 1830 et 1848,
participent à ce vaste mouvement d'appropriation
paysanne que favorise le démantèlement des
grands domaines nobiliaires par les marchands de biens.
. . Cette véritable frénésie d'achat
qui provoque un accroissement sensible du prix de la terre,..
. incite bien des paysans, voulant accroître l'argent
liquide dont ils dis-posent, à s'endetter auprès
des innombrables prêteurs-usuriers que comptent alors
les campagnes françaises, faute d'un crédit
agricole bien organisé. L'endettement paysan qui
en résulte atteint, à la fin de la Monarchie
de Juillet, une ampleur remarquable » .
Plus forte encore est l'évolution du monde ouvrier.
Certes, il n'est pas rare que des paysans continuent d'exercer,
en plus du travail de la ferme un petit artisanat. Mais
de plus en plus les grandes usines se développent,
drainant une foule d'ouvriers de plus en plus nombreuse,
employant des femmes et des enfants, parfois dès
l'âge de 10, voire 6 ans pour diminuer la masse salariale.
Ceci, malheureusement n'enrichit guère que le patron
toujours plus exigeant, même inhumain par-fois, tandis
que l'ouvrier gagne avec peine son pain de chaque jour.
Il en résulte inévitablement des grèves
et des soulèvements populaires. Aussi les ouvriers
s'organisent-ils assez rapidement en syndicats.
LA RELIGION
Sur le plan social donc on peut dire que le Père
Champagnat se trouvait dans un monde en pleine mutation
avec tout ce que cela comporte de malaises et d'insatisfactions.
La réaction s'en fait évidemment sentir sur
le plan religieux, mais dans des directions fort diverses,
en se conjuguant, semble-t-il, avec d'autres influences
plus profondes encore. Il est vrai que le pouvoir de l'argent
ne favorise pas le retour à Dieu, surtout chez des
personnalités faibles qui mettent davantage l'accent
sur les valeurs humaines, tandis qu'il n'est pas rare d'en
rencontrer d'autres qui trouvent dans l'accroissement de
leur richesse une raison de remercier Dieu, partageant une
part avec les pauvres. De plus la persécution religieuse,
ouverte sous la Révolution, plus sournoise dans les
années qui suivirent, a souvent produit une réaction
contraire d'un attachement plus fort à la religion
surtout chez ceux qui l'assimilaient à l'ordre social
ou, sur le plan politique, à la royauté. Le
troisième facteur est l'effort déployé
par les agents de l'Eglise pour la re-hristianisation de
la France, notamment par le moyen des missions qui remuèrent
tant d'âmes, mais en exaspéraient d'autres
et les ancraient dans l'opposition.
Néanmoins, le fait même de ces missions montre
qu'elles étaient nécessaires bien qu'on ait
peut-être exagéré la déchristianisation
de la France dans la première moitié du XIXe
siècle. Cependant les moralistes eux-mêmes
de ce temps ne sont pas tendres envers la société
qui les entoure. L'un d'entre eux, M. Jean-Pierre Veyrat,
dans une revue de 1842 fait une description sévère
du «progrès de la démoralisation publique»
. «Il se produit, dit-il, au cœur même de la
société un travail de sourde démoralisation».
Les crimes qui se commettent sous l'impulsion de la passion
se font rares, mais ceux qui sont froidement perpétrés,
savamment orchestrés, ceux-là se multiplient.
Les causes en sont multiples. C'est d'abord la littérature
romanesque qui, rompant avec le passé ne cherche
plus ses sujets dans le monde imaginaire ou de l'antiquité,
mais fouille «dans les ordures du cœur humain,
au fond des passions les plus infectes». C'est ensuite
la presse, non pas la presse politique, mais la presse «marchande»,
à sensation, comme on l'appellerait aujourd'hui.
C'est aussi «la déconsidération où
l'on a laissé tomber l'enseignement religieux et
les lois de la morale... Le pauvre, le mal-heureux, l'ouvrier,
tous les déshérités des biens de la
terre, n'ont pas d'autre frein à leurs ambitions,
à leurs passions, à leurs désirs que
l'idée religieuse. Ruinez cette idée dans
leur esprit ou négligez de l'y introduire, et vous
aurez tous les désordres, tous les ravages que peuvent
amener dans la société la force sauvage, la
violence des passions et le désespoir d'une condition
présente avilie et malheureuse, à laquelle
il n'existe pas d'issue dans le présent, ni dans
l'avenir. L'issue était la croyance en Dieu et à
l'immortalité de l'âme, telle qu'elle a été
formulée par la religion catholique. Pourquoi l'avez-vous
fermée ?» Une autre cause est à chercher
dans la philosophie qui veut rompre avec le passé,
donc avec la sagesse accumulée tout au long des siècles,
et qu'on veut réédifier sur des bases nouvelles.
Cela donna naissance au panthéisme moderne, «cette
doctrine énorme dans ses proportions comme dans ses
erreurs. Ce sophisme prodigieux gros de désespoir
et de tempêtes, et dont le triomphe, comme celui de
son aîné dans l'Orient, n'aboutirait qu'à
l'éternelle immobilisation et à l'abrutissement
des races européennes, si laborieusement affranchies
par le christianisme.» Dieu étant dans tout,
tout devient Dieu. «Tout étant Dieu, tout est
légitime et sacré dans chacune des parties
de Dieu. Tous les actes de l'homme, des êtres et de
l'univers sont divins; la morale est abolie, le lien social
détruit par conséquent. La glorification de
l'homme en lui-même, dans ses passions et dans ses
actions, est seule logique et rationnelle.» La littérature
tout entière a puisé dans ce panthéisme.
Les romans attaquèrent la famille dans le principe
qui en fait la base, je veux dire le mariage; l'adultère
fut exalté comme une chose légitime et sainte;
le mariage déclaré tyrannique et immoral.
. .; le règne des passions fut déclaré
souverain et inviolable; le culte du plaisir et de la volupté
fut poussé jusqu'au délire... On chantait
dans des dithyrambes ardents l'apologie du jeu, de la débauche,
du scepticisme, du sacrilège et du suicide...»
Le panthéisme «eut la prétention d'ouvrir
des temples nouveaux à une religion nouvelle. Ses
adeptes se mirent à l’œuvre; les prophètes
abondèrent; ils annoncèrent en termes exprès
le règne de la réhabilitation de la chair,
l'émancipation de la femme et du prolétaire.»
Le grand maître de cette religion n'était autre
que Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. «Née
dans l'absurde, (cette religion) mourut dans le ridicule.
Ce n'est pas là qu'est le mal. Mais que des hommes
d'un talent réel et souvent éminent aient
pu se méprendre jusqu'à cette hyperbolique
folie, jusqu'à prêcher publiquement la domination
de la chair et des sens, en regard de la souveraine-té
de l'intelligence, jusqu'à demander la prostitution
universelle par l'abolition complète du mariage,
pour échapper à la prostitution partielle
qui se produit au dehors,. .. voilà qui accuse une
détérioration profonde dans la conscience
publique.»
Dans une parution postérieure de cette même
revue, l'on attire l'attention sur le suicide qui n'est
pas rare, même parmi les jeunes par-ce que «la
défiance à l'égard de la religion se
glisse dans ces jeunes esprits, et que, d'une part, de scandaleux
exemples, de l'autre, la lecture de quelques mauvais livres,
achèvent de ruiner chez eux l'admirable ouvrage du
christianisme. Et puis, les modes et les habitudes de la
jeunesse des villes ont aussi passé dans nos campagnes,
et nous retrouvons, à quelque chose près,
les mêmes licences et les mêmes principes...
On blase ces jeunes âmes, et on s'étonne que,
dépossédées... de leurs aspirations
religieuses, elles aspirent à la mort, comme d'autres
à leur âge aspirent ardemment à la vie!»
.
L'abbé Dauphin fait un tableau non moins sombre,
à propos des jeunes filles de Crozet, son village
natal du Forez. Jadis elles chantaient en brodant, d'émouvantes
complaintes, des airs mélodieux sur des thèmes
édifiants, tandis que de nos jours elles admettent
«la chanson politique, les pots-pourris érotiques
et autres misérables rapsodies rimées que
nos trouvères industriels répandent dans les
campagnes. Le paysan n'aime plus autant la veillée
qui réunissait le voisinage autour de son foyer:
c'est brûler du bois pour chauffer autrui; il préfère
s'isoler dans son égoïsme. Trêve donc
à ce doux échange de cause-ries qui rendait
plus sociable, à ces histoires merveilleuses ou apitoyantes
qui entretenaient l'horreur du mal et disposaient le cœur
à la compassion. En vérité, la philosophie
elle-même rougirait de ses réformes, si elle
les voyait appliquées au pauvre peuple des campagnes!
Les grandes routes où ses idées courent en
poste, dessèchent la fraîcheur des âmes,
comme elles ternissent la verdure des plantes. Partout où
elle a pu faire germer quelques-unes de ses maximes corrosives,
on voit s'éteindre la vie morale, le sentiment, ce
souffle divin qui fait deviner une intelligence immortelle
sous les dehors les plus grossiers. La plus brute créature,
la plus dure et le plus repoussante, c'est le paysan sans
foi. Il n'y a rien en lui qui décèle une âme,
si ce n'est peut-être la haine jalouse et forcenée
qu'il a vouée à toute espèce de supériorité:
j'ai fait plusieurs fois ces amères réflexions
en m'apercevant du changement qui s'opère dans les
habitudes de mon pays natal» .
Et le poète de conclure ces sombres descriptions:
«Nous n'avons plus de Dieu, nous n'avons plus de foi,
L'intérêt de chacun est la suprême loi.
…………….
Et le peuple lui-même autrefois si croyant,
Le peuple, de nos jours, n'est plus qu'indifférent»
.
L'outrance verbale, ici, va de pair avec l'exagération
des faits qui pouvaient se rencontrer dans des milieux de
ville, mais non pas dans les campagnes. Cette manière
d'apprécier la situation montre, du moins, la mentalité
d'un certain clergé pour qui la Révolution
ne constituait qu'une parenthèse. Sans doute, on
peut se demander comment les parents qui, par suite d'une
persécution, n'ont reçu qu'une formation religieuse
fragmentaire, pouvaient transmettre à leurs enfants
des connaissances assez profondes en la matière.
C'est bien ce que l'Eglise de France avait compris en redoublant
d'efforts pour rechristianiser le pays. La première
tâche était le recrutement des prêtres
que, par exemple, un Cardinal Fesch entreprit avec énergie,
comme en témoignent ses lettres . Puis ce fut la
fondation de la «Société des Missionnaires
de France» en 1816 par l'abbé Jean-Baptiste
Rauzan. «De 1816 à 1830, les Missionnaires
de France donnèrent 116 missions. Les Jésuites,
les Picpuciens et d'autres sociétés diocésaines
en donnèrent égale-ment avec beaucoup de succès.
Les missions se terminaient générale-ment
par une grande cérémonie dite de réparation:
une croix était portée en procession de l'église
à l'endroit où elle devait être plantée»
, en présence d'une grande foule de fidèles,
en présence même des autorités locales:
maire et préfet. Parfois, la cérémonie
s'accompagnait d'un autodafé: les fidèles
apportaient de leurs bibliothèques les ouvrages des
philosophes du XVIIIe siècle que l'on entassait pour
les brûler sur place. Il faut dire aussi que les circonstances
favorisèrent ce mouvement de re-christianisation,
car la France vit surgir à cette époque une
foule d'orateurs et d'écrivains de talent qui s'engagèrent
résolu-ment dans la bataille. De plus on vit fleurir
mainte initiative pour rétablir soit des anciennes
congrégations religieuses, comme celles des Jésuites
et des Dominicains, soit de nouvelles, surtout de Soeurs
et de Frères enseignants.
Les résultats de tous ces efforts ne sont certes
pas négligeables, mais «assez différents
de ceux que l'on avait prévus en 1814-1815.. . (La
Restauration religieuse) sera beaucoup moins complète
que ne l'avaient espéré les adversaires de
la Révolution dans le domaine des institutions»
. Cependant, R. Rémond n'hésite pas à
dire que l'histoire religieuse du XIXe siècle «a
d'abord été celle de la re-christianisation
d'une société». Par contre, d'autres
pensent, en songeant notamment aux méthodes employées
par les missionnaires, que ce puissant mouvement de re-christianisation
produisit des réactions contraires d'opposition.
«Le clergé, dans l'intention louable de rendre
la France plus chrétienne, dépassait toute
mesure. Qu'il fût dans la tradition de la France d'être
catholique, on ne le pouvait discuter, mais dans un pays
si profondément marqué par le jansénisme
d'une part, et par Voltaire, de l'autre, le clergé.
. . ne prenait pas garde qu'il heurtait l'opinion et entretenait
dans le royaume une sourde irritation» . Quoi qu'il
en soit, l'on ne pourra pas reprocher à l'Eglise
de France d'avoir, dans la première moitié
du XIXe siècle, sauvé la religion des Français,
même en employant des moyens peut-être excessifs
pour réagir contre une bru-tale tentative de l'anéantir.
En considérant dans le concret la pratique religieuse,
la situation semble moins alarmante, même si l'on
met une bonne part au compte d'habitudes routinières.
En général, on peut dire que dans les campagnes,
rares sont les familles qui ne font pas baptiser leurs enfants
dès la première semaine après leur
naissance. Quant à la Première Communion,
comment savoir dans quelle proportion les jeunes baptisés
la faisaient ? «Il ne fait aucun doute que, même
après la restauration des cadres ecclésiastiques,
n'aient subsisté quelques abstentions, dues à
l'indifférence, à la pauvreté, à
l'analphabétisme» . Certes, dans la me-sure
où les jeunes étaient scolarisés, l'enseignement
religieux leur était donné car «catéchèse
et alphabétisation vont de pair». Mais le risque
était que les jeunes, après leur première
communion, rentrant dans le monde du travail et des adultes,
abandonnent toute pratique religieuse. «Très
rares sont aussi les mariages purement civils, mais nombreux,
par contre, les concubinages en milieu ouvrier. Les raisons
tiennent principalement à l'ignorance, à la
pauvreté, à l'indifférence, non «à
la malice». L'immense majorité se marie à
l'église, mais du côté masculin, c'est
souvent par simple conformisme social» . Au moment
de la mort, en revanche, on n'hésite guère
à faire appel au prêtre et son pas-sage dans
la rue, portant le saint-sacrement aux malades était
souvent souligné par un recueillement respectueux.
La pratique religieuse courante, comme l'assistance à
la messe dominicale, est plus difficile à préciser.
Les fidèles étaient nombreux pour la messe
de la Toussaint, de Noël et de Pâques. «L'abstinence
et le jeûne du carême sont généralement
observés, du moins en famille, vers 1850. Mais ce
sont les femmes qui l'imposent, et les transgressions, variables
d'un pays à l'autre, ne manquent pas» . Les
processions, notamment celle de la Fête-Dieu sont
suivies, même par les hommes, car elles font partie
d'un ensemble de coutumes du village. Il n'est pas aisé
de savoir statistiquement dans quelle mesure on maintenait
certains gestes religieux, comme la prière du soir
et du matin, la prière avant et après les
repas, tandis que les bénédictions, du pain
par un signe de croix, des fontaines et des étables
par le prêtre, entraient davantage dans les coutumes.
On peut dire cependant que le peuple des campagnes reste
profondément religieux, même si cette religion
s'exprime souvent par des actes routiniers qu'il faut interpréter
sou-vent comme une espèce de cérémonial
dont l'homme a besoin pour exprimer ses sentiments, plutôt
que comme un signe d'indifférence ou de pur conformisme.
Il n'empêche que le souci des prêtres est de
rendre la foi plus vivante parmi ce peuple en lui donnant
les connaissances et les convictions religieuses dont il
avait surtout besoin.
L'ENSEIGNEMENT
La situation de l'enseignement primaire en France, sous
la Restauration, n'est pas meilleure. Dans la seconde partie
de son Diplôme d'Etudes Supérieures, Frère
Pierre Zind décrit la Situation des Ecoles primaires
dans l'arrondissement de Saint-Etienne de 1815 à
1822. Nous nous contenterons ici de donner un résumé
de cet important travail .
a) Les ressources financières.
Avant 1789, l'instruction primaire constituait une simple
oeuvre de charité privée. Les écoles
étaient entretenues par des fondations, des dons,
des legs, parfois même par des dîmes. La Grande
Révolution, par les confiscations et la suppression
des redevances féodales, coupa les vivres à
la plus grande partie de ces écoles de charité.
«Elle les avait anéanties parce qu'on y enseignait
des principes qui n'étaient pas ceux de ces temps
de Malheurs» prétendra le Préfet de
la Loire en 1817 . Napoléon qui pensait sérieusement
à remédier à cette carence n'en eut
ni les loisirs, ni les moyens financiers. Quant aux communes
qui avaient, en principe, la responsabilité de l'école
primaire, elles
voyaient leur budget grevé par des dépenses
prioritaires: enfants assis-tés, prisons, mendicité,
chemins, routes, bâtiments administratifs et judiciaires,
casernes, lits militaires, etc.. . . Il était donc
matériellement impossible au pouvoir central et à
l'administration départementale de subvenir aux nécessités
financières de l'instruction primaire. Tout au plus
pouvait-on inscrire, par principe, pour indiquer que le
Gouverne-ment s'y intéressait, de 1816 à 1828,
une allocation de 50.00 fr. au budget national. Quant à
l'aide départementale, elle était nulle jusqu'en
1821...
L'enseignement primaire sous la Restauration restait donc
une institution privée. Cependant, malgré
le malheur des temps, certaines communes trouvaient encore,
conformément à une tradition remontant au
moins à la loi du 11 floréal (1 mai 1802),
sinon à l'Ancien Régime, moyen de venir modiquement
en aide à cette oeuvre de charité ou de misère,
soit en fournissant un local, soit en votant une allocation
au budget municipal. Ces subventions allaient le plus souvent
à des congrégations religieuses, de soeurs
surtout, qui entretenaient une grande partie des écoles.
Ce n'était qu'à titre exceptionnel que les
municipalités accordaient une subvention aux instituteurs
laïcs.
De même pour le logement que les municipalités
fournissaient aux congréganistes, tandis que les
laïcs étaient contraints de se débrouiller
eux-mêmes. Ce logement se réduisait souvent
à quelque maison vétuste, abandonnée
par le propriétaire, parfois c'était une maison
louée par la commune à un particulier.
En plus de la concession du logement, les communes pouvaient
allouer une somme variable au profit de leurs écoles
primaires. A partir de 1819, 11 communes de l'arrondissement
(de Saint-Etienne) soutinrent de leurs deniers discrètement
l'école de garçons, même tenue par des
laïcs. Grâce à l'industrie naissante,
certains trésors municipaux commençaient à
prendre meilleure mine. En réalité cette allocation
n'était qu'une simple indemnité pour dédommager
l'instituteur ou l'institutrice de l'instruction d'un certain
nombre d'enfants indigents. Elle permettait d'assurer un
minimum vital pour l'année, indépendant des
fluctuations de la fréquentation scolaire.
Un autre moyen d'entretenir des écoles, surtout congréganistes,
c'étaient les fondations. Déjà avantagés
au point de vue du logement et des allocations communales,
les congréganistes l'étaient encore par rapport
aux fondations pieuses. Sans doute la plupart des anciennes
fondations avaient été anéanties par
la Révolution, et de celles qui sur-nagèrent,
quelques-unes furent niées par suite du nouvel ordre
des choses. Mais dès que Napoléon eut autorisé
les congrégations religieuses de femmes, les legs,
donations et fondations recommencèrent. Et à
mesure que l'on s'avancera dans la Restauration, ces actes
de charité augmenteront, créant une véritable
émulation entre les nobles et les bourgeois ruraux,
mais toujours au bénéfice des congrégations
religieuses.
Mais, allocations et fondations ne suffisaient ordinairement
pas à assurer la vie de l'instituteur et de l'institutrice
primaires. Ces derniers eurent recours, pour obvier aux
déficits, à la rétribution mensuelle
payée par chacun de leurs élèves en
état de le faire. Cette rétribution constituait
pour les non-congréganistes le plus clair de leurs
revenus. Suivant la matière apprise et aussi la concurrence,
elle se chiffrait à 0,50 fr.; 0,75 fr. ; 1 fr. ;
1.50.; 1,75 fr. ; 2 fr. ; parfois 3 ou 4 fr. Ce système
se heurtait à la réticence à payer
des parents, à la limitation des études par
avarice ou pauvreté, à la diminution du nombre
d'élèves, surtout pendant les mois d'été
dans les campagnes. Comment s'étonner dès
lors que le pauvre instituteur, surtout l'instituteur laïc
qui ne pouvait compter que sur les rétributions mensuelles
plus ou moins aléatoires, cherchât à
se procurer quelques ressources supplémentaires en
se livrant à une occupation quelconque, pas toujours
en harmonie avec ses fonctions ?
b) Le personnel enseignant.
Parmi le personnel enseignant dans le primaire nous trouvons
à cette époque, d'une part, les congréganistes,
et, d'autre part, des laïcs. Ces derniers se répartissent
en deux espèces: une partie vit à demeure
dans une localité déterminée, ce sont
les instituteurs officiels; une autre partie est saisonnière
et itinérante, ce sont les instituteurs ambulants.
Quel motif a bien pu pousser ces hommes et ces femmes à
embrasser une vie qui «ne se compose que de fatigues
et de privations» ? Ce n'est pas la philanthropie,
mais plutôt la misère. Le personnel laïc
de l'époque est surtout formé de «ratés».
Probablement, un certain nombre d'entre eux étaient
des survivants des guerres révolutionnaires et napoléoniennes.
Sur 47 instituteurs examinés en 1816 dont on connaît
la date de naissance, 17 étaient nés avant
1775. Leur carrière militaire étant brisée,
ne possédant presque rien que le souvenir de leurs
anciennes victoires, ils se rabattaient sur l'instruction
primaire comme sur un radeau de sauvetage. Ceux qui avaient
passé par les séminaires ou les noviciats,
ne voulant plus retourner au travail des champs, s'établissaient
aussi maître d'école. D'un autre côté,
comme les guerres avaient surtout fait des victimes parmi
les hommes, les veuves et les filles sans fiancés
consacraient souvent leurs loisirs forcés à
l'instruction primaire.
Dans l'ensemble, leurs connaissances sont très réduites
lorsqu'il s'agit des hommes; lorsqu'il s'agit des femmes,
ces connaissances deviennent encore davantage sujet à
caution. Tous savent lire, mais beaucoup d'institutrices
s'expriment mieux en patois qu'en français. L'écriture,
avec ses différents genres, est déjà
moins répandue chez ces dernières. Quant aux
connaissances mathématiques, absolument exigées
pour l'obtention du brevet du 3e degré, elles se
réduisent en pratique à l'addition. C'est
qu'il n'existait aucune institution pour former ces instituteurs.
Vers 1820, le Conseil royal de l'Instruction publique fit
distribuer des sommes de 100 fr. à des instituteurs
choisis par le Recteur, mais à condition qu'ils passent
un mois chez les Frères des Ecoles Chrétiennes
«afin d'apprendre leur méthode dont l'excellence
(était) reconnue, et de (se) mettre en état
de l'introduire dans (leur) école» .
Les instituteurs ambulants formaient une catégorie
bien à part. Tantôt ils étaient qualifiés
d'« étrangers», de «coureurs du
Piémont», tantôt de «Dauphinois»;
ordinairement on les désignait du nom de «Briançonnais».
En effet, ils habitaient les vallées étroites
et profondes des environs de Briançon et de Barcelonnette
et utilisaient leurs loisirs à lire, écrire,
et à l'étude de la grammaire française,
voir même latine. A l'approche de la saison rigoureuse,
ceux qui n'avaient pu se faire embaucher dans les Foires,
«se répandaient dans les campagnes et s'établissaient
dans le moindre hameau». Ils logeaient dans les familles
des paysans qu'ils visitaient successivement, mangeant à
leur table et instruisant leurs enfants. Entre les leçons,
ils aidaient aux travaux de la ferme comme des domestiques
à gage. Mais le mal était qu'ils semaient
«par leur conduite immorale, par leurs discours impies
et par les livres empoisonnés, la corruption, l'irréligion
et les sentiments anti-monarchiques. Pour remédier
à un mal si grand et chasser des campagnes peu fortunées
ces pédagogues impies, ces ennemis du bon ordre,
de la société chrétienne et de la monarchie,
de pieux instituteurs, dévoués à Marie,
sous le nom de Petits Frères Ignorantins, vont deux
à deux, même dans les pays pauvres où
les Frères des Ecoles Chrétiennes ne peuvent
aller, défaut de moyens» .
En effet, face à cette carence des congrégations
enseignantes surgissent dans toute la France et celles qui
existaient déjà reprennent une nouvelle vitalité,
tels les Frères des Ecoles Chrétiennes, les
Sœurs de Saint Charles, de Saint Joseph, etc. Mais
les besoins étaient telle-ment grands qu'aucun effort
n'était de trop.
c) Les bénéficiaires.
Les élèves constituent un élément
extrêmement variable dont nous pouvons cependant nous
faire une idée en nous attachant à quelques
aspects généraux, comme la fréquentation
scolaire et les méthodes pédagogiques.
Au sujet de l'âge d'admission des élèves
et la durée de leur scolarité, le Tableau
des écoles primaires de 1833 nous indique, en ce
qui concerne les garçons, que le plus grand nombre
d'écoles reçoit ses élèves à
l'âge de 6 ans, mais que certaines ne craignent pas
d'accepter des petits de 3 ans, et que l'énorme majorité
des écoliers ne reste que 2 à 3 ans sur les
bancs de l'école. Cependant, pour la moitié
des élèves l'an-née scolaire se réduisait
à la mauvaise saison, ordinairement de la Toussaint
à Pâques. A la campagne, dès que le
soleil luisait, les enfants restaient à la maison
pour aider leur père et garder les bêtes.
La difficulté et les risques des communications dans
un pays à l'habitat disséminé en une
poussière de hameaux a nécessairement introduit
le régime de «caméristat» dans
les écoles. Les caméristes étaient
logés, soit chez les habitants du bourg, soit à
l'école elle-même, comme le décrit Frère
Avit dans les Annales de Marlhes: «Les lits étaient
rustiques, étroits et très rapprochés
les uns des autres. On gagnait même de l'espace en
faisant coucher 2, même 3 enfants ensemble dans des
lits un peu plus larges; c'étaient ordinairement
des frères ou des cousins. Les Frères avaient
à peine un petit réduit pour eux. D'ailleurs,
ils étaient nuit et jour avec leurs élèves
et n'avaient pas une minute à eux» .
Cependant, malgré tous ces dévouements l'enseignement
primaire officiel atteignait un peu moins des deux tiers
des garçons et un peu plus des deux tiers des filles.
Ceci ne veut pas dire que le dernier tiers ne savait ni
lire, ni écrire, car il faut tenir compte de l'instruction
à domicile donnée soit par les parents, soit
par les Béates, soit par les ambulants .
Les méthodes d'enseignement différaient selon
les époques et les besoins. «Longtemps, les
instituteurs ruraux n'ont pu pratiquer qu'un enseignement
individuel. Les enfants n'avaient pas les mêmes livres,.
. . bien plus, ils n'étaient jamais au même
point: l'un était rentré en classe au mois
d'octobre, tel autre en novembre, tel autre en décembre,
ou plus tard. . . tous les enfants n'arrivaient pas ensemble,
ils manquaient souvent. . . . Force était donc à
l'instituteur d'appeler à tour de rôle chaque
élève individuellement, et de le faire lire
sur son livre en le prenant là où il en était»
. Mais on comprend qu'une telle méthode faisait perdre
aux enfants beaucoup de temps et rendait la discipline pratiquement
impossible, amenant le maître à sévir
parfois brutalement par des coups.
Les congréganistes, s'inspirant de la pratique des
Frères des Ecoles Chrétiennes, employaient
au contraire la méthode simultanée. Tous les
élèves d'une classe, auxquels on demandait
d'avoir le même livre, faisaient le même travail
en même temps. Les occupations d'ailleurs n'étaient
guère variées. La première année
les enfants se contentaient d'apprendre à lire, la
seconde année à écrire, la troisième,
la grammaire, le calcul et autres matières, toujours
en combinaison, bien sûr, avec l'enseignement du catéchisme.
Cette méthode avait l'avantage de tenir les élèves
toujours occupés, de maintenir la discipline et,
par conséquent, d'être plus efficace.
A côté de cette méthode, une nouvelle
s'imposait au temps de la Restauration: l'enseignement mutuel.
Cette méthode «se caractérise d'abord
par des groupements d'élèves...: six au minimum,
plus souvent huit, parfois dix ou douze. Ces sections réunissent
une quinzaine d'enfants seulement, mais de niveau homogène.
Une graduation très stricte fixe à chaque
groupe son programme, et le même élève
peut être affecté à des groupes différents
pour la lecture, l'écriture ou le calcul, suivant
sa force dans chacune de ces matières. Cette manière
complexe de diviser les élèves en groupes
nombreux, mais de petite taille, permet de confier dans
chaque groupe l'enseignement à un grand élève,
ou moniteur, d'où le nom de cette méthode.
Les moniteurs viennent à l'école avant les
autres élèves, et le maître leur donne
une leçon spéciale» . Cette méthode,
dite de Lancaster, à certes l'avantage d'enseigner
un grand nombre d'enfants avec peu de maîtres, donc
à peu de frais. Cependant ce n'est pas pour cette
raison d'abord qu'elle suscita tant de querelles animées
par des défenseurs acharnés. C'est plutôt
parce que le parti libéral d'abord l'a prise à
son compte, y voyant comme Madame Guizot «le régime
constitutionnel introduit dans l'éducation».
Sa vogue fut de courte durée; dès les années
30 elle trouva de moins en moins d'adeptes.
Le fanatisme, d'une part, et l'hostilité, de l'autre,
que cette méthode a suscités, témoigne
au moins que l'enseignement primaire attirait l'attention
d'un nombre de plus en plus grand de citoyens. Si la Restauration
n'a pas pu doter la France d'une législation de l'enseignement
primaire efficace, elle a du moins préparé
le terrain pour les grandes lois que les régimes
suivants sauront émettre et faire appliquer. D'ailleurs,
l'évolution qui poussait la France, en tous les domaines
au niveau d'un pays moderne, réclamait cette mise
à jour de la source même du progrès.
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