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Marcellin Champagnat
 
Lettres de Marcellin
   
 
Présentation
 

De nombreuses années de travail et de recherche ont finalement permis de présenter la correspondance de M. Champagnat, c'est-à-dire les lettres adressées, soit aux Frères, soit à d'autres personnes dont les archives des Frères Maristes gardent une copie. Nous n'avons certes pas la prétention de croire que nous avons là toutes les lettres écrites sa vie durant. Nous avons la preuve, au contraire que quelques-unes ont à jamais disparu, comme celle qui se trouvait conservée dans une famille des environs de Lyon et que les descendants du correspondant ont finalement jetée au feu parce que, n'en voyant pas l'intérêt, ils ne voulaient pas qu'elle soit profanée. D'autres, sans doute, ont connu le même sort, pour des raisons différentes certes. Enfin, comment croire que de 1817 à 1823 le Fondateur ne se soit pas, en tant que tel, sans parler de ses relations familiales ou d'amitié, vu dans l'obligation d'écrire pour des affaires administratives?

Il est vrai que, selon l'affirmation de Frère Avit: «le plus souvent, le R. Père traitait de vive voix avec les communes ou les fondateurs qui lui demandaient des Frères». (A. A. p. 139). Et, vu qu'il n'avait pas encore de secrétariat, «la plupart des lettres qu'il écrivait ne furent pas conservées, non plus que les réponses qui lui furent adressées, ainsi que les conventions faites pour les écoles.» (ibid.) Ce n'est qu'en 1829 que l'on a commencé à tenir des registres et en 1834 que l'on a mis un secrétariat en place. Et, sans doute après sa mort, on a pu retrouver des brouillons de lettre épars dans des cahiers ou récupérer des lettres que les Frères ont gardées.

SOURCES

C'est ainsi que nous possédons actuellement 109 textes autographes dont quelques-uns sont ceux qui ont été envoyés et les autres des brouillons de lettres, et 230 copies dont quelques-unes ne portent pas de signatures, mais que nous croyons être de M. Champagnat. Les expéditions autographes sont des lettres que l'on a pu récupérer de-puis la mort du Fondateur et qui sont conservées dans les archives des Frères Maristes (AFM) sauf deux dont l'une se trouve dans les archives de la province de Sydney et l'autre dans la famille De Boissieu, à Saint-Chamond. Les autres autographes sont des brouillons de lettres qui pour la plupart, se trouvent dans un livre de compte et d'autres cahiers d'abord destinés à autre chose dont on utilisait les pages blanches comme brouillon. Les copies n'apparaissent pratiquement qu'à partir de 1836; celles qui précèdent cette date sont des circulaires ou quelques lettres trouvées soit aux archives nationales ou départementales, soit dans des publications, soit enfin dans des recueils manuscrits. Mais à partir de 1837 on peut penser que la plupart, sinon toutes, les lettres administratives ont été consignées dans un registre intitulé: «Recueil de Copies de lettres Administratives» (R.C.L.A.) dont nos archives possèdent 15 volumes contenant 15.320 lettres depuis le 2 janvier 1837 au 2 avril 1929, en plus 16 lettres au début du premier volume, numérotées de I à XVI, récupérées sans doute des années antérieures à 1837. Les 188 premières pages de ce premier volume contiennent en majorité des lettres du Fondateur auxquelles sont mêlées quelques-unes de Frère François.

ETABLISSEMENT DU TEXTE

Nous reproduisons ces textes avec la plus grande fidélité possible en suivant les règles adoptées par Père Jean Coste dans les Origines maristes et définies dans le volume I, pp. 113 à 119. L'orthographe est scrupuleusement respectée même quand elle est fautive ou désuète, comme pour les verbes à l'imparfait en «oit». Bien que les accents fassent souvent défaut, nous ne les avons pas restitués tandis que nous avons respecté, dans toute la mesure du possible, ceux qui sont dans le texte, même s'ils sont abusifs, comme l'accent circonflexe du mot écôle qui se présente souvent. La ponctuation très souvent absente, est restituée, selon les règles actuellement admises, chaque fois qu'elle est nécessaire pour la bonne compréhension du texte, d'après l'interprétation qui nous paraît la plus exacte. Pour faciliter la lecture, les abréviations moins courantes ont été restituées en mettant entre parenthèses la partie du mot qui manque. Il ne faut donc pas confondre les parenthèses dans un mot qui indiquent une restitution, avec celles, mises par le rédacteur enfermant un mot entier ou même plusieurs. Quand par suite de déchirure ou de tache, des lettres ou des mots entiers sont enlevés, nous les restituons si nous avons quelque assurance de ne pas faire d'erreurs, en les mettant entre crochets; si la restitution n'est pas possible, nous l'indiquons par des tirets entre crochets.
Nous, donnons toujours le texte dans son état définitif, c'est-à-dire avec les corrections ou amendements apportés par le rédacteur. Pour indiquer ces retouches nous signalons à la suite du texte, en renvoyant à la ligne en question, les mots ajoutés par pr + (prius scriptum fuerat), les mots biffés ou changés par pr (prius). Ainsi, quand, par exemple p. 33 l'apparat porte: 6, doute, pr +, je suis occupé comme, cela veut dire qu'à la ligne 6 du texte, après le mot doute, le rédacteur avait écrit, je suis occupé comme, puis il a biffé ces mots; ou bien, 11, font, pr. forment, indique que le rédacteur avait d'abord écrit, à la ligne 10 du texte: forment puis il a biffé ce mot pour le remplacer par: font. Les mots ajoutés sur la ligne ou en dessous de la ligne sont signalés clairement par: supra lineam, ou infra lineam, selon le cas.
Pour permettre le repérage, les lignes sont numérotées de cinq en cinq. C'est donc aux numéros des lignes que renvoie l'apparat, comme nous venons de le voir ci-dessus. Pour les notes, au contraire, elles correspondent à un chiffre de renvoi dans le texte.

CHAPITRES

Les textes sont rigoureusement présentés dans l'ordre chronologique. Même si plusieurs d'entre eux traitent du même sujet ou s'adressent au même personnage à propos de la même affaire, ils n'apparaissent pas à la suite, mais à leur place chronologique. On trouvera dans ce cas, soit dans l'introduction, soit dans les notes, l'indication des autres textes correspondants. Pour rendre l'ensemble d'un accès plus facile, nous l'avons divisé en chapitres. Cette division est assez arbitraire et ne correspond pas à des thèmes particuliers. Les deux premiers chapitres regroupent plusieurs années: 1823 à 1833 et 1834 à 1835, tandis qu'à partir de 1836, malgré leur volume inégal, nous divisons simplement par année sans faire intervenir quelque autre critère.

INTRODUCTIONS ET NOTES

Chaque texte est précédé d'une introduction dans le seul but de le situer dans le contexte historique et de permettre ainsi d'en mieux saisir le contenu. De plus, les chapitres eux-mêmes sont présentés par une introduction qui n'est autre qu'une synthèse, sous forme de chronologie, du contexte historique, social, ecclésial et de notre propre congrégation. Le tout, pensons-nous, en situant le texte d'une manière plus précise, permet de mieux comprendre le sens et la portée de ce que l'auteur a voulu dire.
Mais malgré cela des obscurités peuvent subsister. Nous essayons, dans la mesure où nos recherches nous ont permis de le faire, de les résoudre par des notes à la suite des textes. Tant dans les introductions que dans les notes, nous n'avons en vue que la bonne compréhension du texte en nous défendant de ne jamais faire de commentaire, ni de porter des jugements.

REPERTOIRES

Souvent les correspondants de ces lettres ne sont pas explicite-ment cités par le nom, mais simplement par leur fonction. Pour la vérité historique et par honnêteté, nous avons tenu à rechercher le nom et l'identité des personnes concernées. Malheureusement il ne nous a pas été possible de les retrouver toutes par manque d'indications suffisantes. Afin de ne pas alourdir, ni noyer le texte que nous avons à présenter, nous donnons dans un second volume des répertoires biographique où l'on trouvera par ordre alphabétique, une courte biographie des personnes citées dans les lettres, ainsi qu'un aperçu sur les lieux dont il est fait mention. Quand il s'agit de localités où nos Frères sont établis, nous débordons la date limite de 1840 pour donner en résumé tout l'historique de l'école jusqu'au retrait des Frères ou jusqu'à nos jours si ceux-ci la tiennent toujours. Il n'est pas, en effet, sans intérêt d'entrevoir ce que sont devenues par la suite les personnes et les oeuvres auxquelles notre Fondateur s'est un jour intéressé.
Le travail que nous présentons aujourd'hui n'a donc d'autre ambition que de permettre à quiconque d'accéder facilement et sûrement à une partie des sources de l'Institut des Frères Maristes. Ceci n'a été possible qu'après l'important ouvrage de J. Coste et G. Lessard, «Origines Maristes». C'est cet ouvrage qui nous a servi de modèle et de guide. Nous remercions les auteurs pour cette contribution silencieuse, et surtout pour l'intérêt qu'ils témoignent pour notre travail, pour les conseils judicieux qu'ils nous ont fournis et pour l'autorisation qu'ils nous donnent d'éditer le présent ouvrage dans la même collection, à la suite du leur et d'autres semblables issus de la Famille Mariste. Nous remercions également toutes les personnes qui nous ont aidé pour nous faciliter nos recherches dans les archives diocésaines, départementales, locales et toutes celles qui nous ont fourni des documents parfois d'un très grand intérêt.

 
Introduction générale
 

Les lettres du Père Champagnat s'étalent sur une période de 17 ans, de 1823 à 1840. L'Institut, fondé depuis bientôt 7 ans, commence à prendre un certain essor, à poser ses bases, à dessiner ses structures. Bien que ces lettres ne parlent à peu près pas de politique, celle-ci ne manque cependant pas de les marquer de son influence, ne serait-ce que par le biais des lois scolaires et du recrutement de l'armée. C'est pourquoi nous ne pourrons pas passer sous silence les grandes décisions du gouvernement français sous la Restauration. Mais plus importante encore est toute l'ambiance sociale sous-jacente à ces écrits. Sans en prendre tout d'abord conscience bien des nuances peuvent nous échapper. Par conséquent la description de la situation sociale, religieuse et scolaire dans les campagnes françaises à cette époque ne sera pas superflue pour mieux pénétrer le sens et saisir la portée de ces écrits.


LA VIE SOCIALE

Les gens des campagnes, surtout dans les montages des Cévennes, à cette époque, en comparaison de la nôtre, vivaient pauvrement mais non pas dans l'indigence. Les incessants soubresauts, résurgences de la révolution de 1789 après le régime dictatorial de Napoléon, montrent bien que des évolutions profondes étaient en train de s'opérer dans la société. Celle-ci cependant, dans la campagne française sous la Restauration, reste fortement hiérarchisée. La Révolution, certes, a mis un terme à la féodalité, mais cela n'empêche pas que la richesse, le savoir et l'autorité confèrent à certaines personnes une influence acceptée par l'ensemble. Le curé, de par sa fonction même jouit d'un prestige renforcé par son savoir et parfois par sa personnalité. Le maire, et surtout peut-être le notaire, occupent une situation semblable. «C'est une chose frappante, écrit H. Baudrillart, que l'autorité morale des notaires dans les campagnes. Les notaires sont consultés sur des matières qui ne sont pas rigoureusement de leur ressort. On recourt à eux en cas de conflit entre propriétaires et fermiers.» Si l'aristocratie foncière n'est plus considérée comme auparavant, ce sont les riches industriels, la nouvelle bourgeoisie qui prend le relais. Dans le cercle familial, «l'autorité du chef de famille est peu contestée» tandis que «la femme est souvent maintenue dans un état de sujétion » .
La famille est généralement nombreuse et dépasse le plus souvent le nombre de 6 enfants, surtout si la mort ne vient pas les ravir en bas âge ce qui se voit fréquemment. Aussi, l'évolution démographique est-elle forte. «De 1821 à 1830 la population nationale s'est accrue de quelques deux millions d'êtres» . Et de près de 3 millions entre les deux recensements de 1931 et de 1946, la population nationale passant de 32.600.000 en 1831 à 35.400.000 en 1846. Le taux de natalité, vers 1830 est de 32 0/00, mais il baisse sensiblement autour de 27 0/00 à la fin du règne de Louis-Philippe. D'ailleurs le taux de mortalité baisse de même, quoique dans des proportions moindres : 25 0/00 en 1830 et 21.2 0/00 en 1845 . Pourtant l'on constate que les Français «pratiquent largement la restriction des naissances» par des méthodes anticonceptionnelles. «En 1828, le Père Vernier, lazariste, écrit qu'il voit l'onanisme conjugal gagner tous les jours. L'année suivante, des prêtres du diocèse de Gap soulignent la nécessité de se préoccuper du «crime détestable d'Onan» dont «la connaissance a pénétré jusque dans les chaumières» .
Il faut dire aussi, comme le conclut Adolphe Blanqui, enquêtant dans 6 départements entre 1849 et 1851, que la caractéristique de la vie paysanne «c'est la détresse. Nos villages ne sont guère que des amas confus de chaumières jetées au hasard sur le bord de rues sans pavés, infectées de cloaques immondes, où les animaux sont souvent mieux logés que les hommes. On ne saurait croire... de quels éléments chétifs se composent le vêtement, l'ameublement et la nourriture. . . Il y a des cantons entiers où certains vêtements se transmettent encore de père en fils, où les ustensiles du ménage se réduisent à quelques misérables cuillers de bois et les meubles à une banquette ou une table mal assise. On compte encore par centaines de mille les hommes qui n'ont jamais connu des draps de lit, d'autres qui n'ont jamais porté de souliers et par millions ceux qui ne boivent que de l'eau, qui ne mangent jamais ou presque de viande, ni même de pain blanc» . Ce tableau bien sombre serait sans doute à nuancer selon les époques et les régions. Le réseau routier, par exemple, a subi de fortes améliorations de 1830 à 1848, «dans les régions d'agriculture riche, de commerce ou d'industrie active»; par contre, beaucoup moins sensible est le progrès dans les régions plus déshéritées, notamment les zones montagneuses . L'alimentation subit la même évolution puisqu'en 1862 la consommation de viande par habitant sera d'environ 22 kg par an dans les campagnes et de 65 kg dans les villes. Par ailleurs, «la diffusion de la pomme de terre contribue à conjurer la crainte des disettes» . Outre les légumes, les produits laitiers, beurre et fromage, représentent une grande part de l'alimentation. «La maison paysanne reste un outil adapté au travail agricole; de là ses formes diverses, mais les toits de tuiles remplacent les toits de chaume, les vitres apparaissent» .
La vie dans les campagnes est conditionnée par le travail des champs, souvent ingrat, car il fournit à peine la subsistance de la famille. La mécanisation fait timidement ses premiers pas. Malgré les migrations saisonnières, qui ne datent pas de cette époque, la société paysanne reste fermée sur elle-même, régie par la tradition, différente selon les régions, mais dont l'influence reste partout très forte. C'est une tradition, presque partout présente dans les campagnes, que d'organiser des veillées où les gens se rencontrent pour rire et chanter, pleurer et parfois prier ensemble, se raconter des contes et des histoires du temps passé. D'autres lieux de réunion s'organisent. Ce sont tout d'abord les cabarets dont au moins un s'installe dans presque chaque village. Ce sont aussi les casinos qui s'ouvrent dans les bourgs: «Depuis l'arrivée de Louis-Philippe, c'était la grande mode de fonder des casinos, les bourgeois et les fonctionnaires ne pensaient plus qu'à se réunir entre eux» . Les marchés et les foires sont d'autres lieux de rencontre entre les gens du village et ceux des bourgs voisins. Les fêtes ont une grande importance dans les campagnes; une solide tradition les main-tient, d'autant plus qu'elles sont des occasions de rencontres et surtout de distraction. Parmi ces dernières la danse prend une plus grande place comme on sait d'après la guerre que leur ont livrée tant le curé d'Ars que le Père Champagnat.
Sans doute avaient-ils des raisons de le faire, car on signale par ailleurs une «démoralisation des masses: montée de la consommation de l'alcool, jeu, dévergondage des mœurs. ..» . Saisis par la soif d'un mieux être et surtout de l'argent, quand autour d'eux le pays commence à s'industrialiser, beaucoup de paysans deviennent âpres au gain parfois jusqu'à la malhonnêteté. Pour autant la conscience morale, voire religieuse, tend à se relâcher. L'on ne doit cependant pas généraliser, car, comme on le verra, la pratique religieuse continue d'être très forte.
Après la révolution de 1830 la vie de la société française évolue sensiblement. Le paysan, petit et moyen propriétaire, grâce à la vente de certains produits, comme le blé, le vin, les cocons,... parvient à monter son niveau de vie par une meilleure alimentation : le pain de froment remplace de plus en plus le pain de seigle, et par des bénéfices financiers. «Mais les gains réalisés sont le plus souvent thésaurisés de manière à pouvoir acheter le lopin de terre depuis longtemps convoité. Les journaliers agricoles, dont les salaires augmentent en général entre 1830 et 1848, participent à ce vaste mouvement d'appropriation paysanne que favorise le démantèlement des grands domaines nobiliaires par les marchands de biens. . . Cette véritable frénésie d'achat qui provoque un accroissement sensible du prix de la terre,.. . incite bien des paysans, voulant accroître l'argent liquide dont ils dis-posent, à s'endetter auprès des innombrables prêteurs-usuriers que comptent alors les campagnes françaises, faute d'un crédit agricole bien organisé. L'endettement paysan qui en résulte atteint, à la fin de la Monarchie de Juillet, une ampleur remarquable » .
Plus forte encore est l'évolution du monde ouvrier. Certes, il n'est pas rare que des paysans continuent d'exercer, en plus du travail de la ferme un petit artisanat. Mais de plus en plus les grandes usines se développent, drainant une foule d'ouvriers de plus en plus nombreuse, employant des femmes et des enfants, parfois dès l'âge de 10, voire 6 ans pour diminuer la masse salariale. Ceci, malheureusement n'enrichit guère que le patron toujours plus exigeant, même inhumain par-fois, tandis que l'ouvrier gagne avec peine son pain de chaque jour. Il en résulte inévitablement des grèves et des soulèvements populaires. Aussi les ouvriers s'organisent-ils assez rapidement en syndicats.

LA RELIGION

Sur le plan social donc on peut dire que le Père Champagnat se trouvait dans un monde en pleine mutation avec tout ce que cela comporte de malaises et d'insatisfactions. La réaction s'en fait évidemment sentir sur le plan religieux, mais dans des directions fort diverses, en se conjuguant, semble-t-il, avec d'autres influences plus profondes encore. Il est vrai que le pouvoir de l'argent ne favorise pas le retour à Dieu, surtout chez des personnalités faibles qui mettent davantage l'accent sur les valeurs humaines, tandis qu'il n'est pas rare d'en rencontrer d'autres qui trouvent dans l'accroissement de leur richesse une raison de remercier Dieu, partageant une part avec les pauvres. De plus la persécution religieuse, ouverte sous la Révolution, plus sournoise dans les années qui suivirent, a souvent produit une réaction contraire d'un attachement plus fort à la religion surtout chez ceux qui l'assimilaient à l'ordre social ou, sur le plan politique, à la royauté. Le troisième facteur est l'effort déployé par les agents de l'Eglise pour la re-hristianisation de la France, notamment par le moyen des missions qui remuèrent tant d'âmes, mais en exaspéraient d'autres et les ancraient dans l'opposition.
Néanmoins, le fait même de ces missions montre qu'elles étaient nécessaires bien qu'on ait peut-être exagéré la déchristianisation de la France dans la première moitié du XIXe siècle. Cependant les moralistes eux-mêmes de ce temps ne sont pas tendres envers la société qui les entoure. L'un d'entre eux, M. Jean-Pierre Veyrat, dans une revue de 1842 fait une description sévère du «progrès de la démoralisation publique» . «Il se produit, dit-il, au cœur même de la société un travail de sourde démoralisation». Les crimes qui se commettent sous l'impulsion de la passion se font rares, mais ceux qui sont froidement perpétrés, savamment orchestrés, ceux-là se multiplient. Les causes en sont multiples. C'est d'abord la littérature romanesque qui, rompant avec le passé ne cherche plus ses sujets dans le monde imaginaire ou de l'antiquité, mais fouille «dans les ordures du cœur humain, au fond des passions les plus infectes». C'est ensuite la presse, non pas la presse politique, mais la presse «marchande», à sensation, comme on l'appellerait aujourd'hui. C'est aussi «la déconsidération où l'on a laissé tomber l'enseignement religieux et les lois de la morale... Le pauvre, le mal-heureux, l'ouvrier, tous les déshérités des biens de la terre, n'ont pas d'autre frein à leurs ambitions, à leurs passions, à leurs désirs que l'idée religieuse. Ruinez cette idée dans leur esprit ou négligez de l'y introduire, et vous aurez tous les désordres, tous les ravages que peuvent amener dans la société la force sauvage, la violence des passions et le désespoir d'une condition présente avilie et malheureuse, à laquelle il n'existe pas d'issue dans le présent, ni dans l'avenir. L'issue était la croyance en Dieu et à l'immortalité de l'âme, telle qu'elle a été formulée par la religion catholique. Pourquoi l'avez-vous fermée ?» Une autre cause est à chercher dans la philosophie qui veut rompre avec le passé, donc avec la sagesse accumulée tout au long des siècles, et qu'on veut réédifier sur des bases nouvelles. Cela donna naissance au panthéisme moderne, «cette doctrine énorme dans ses proportions comme dans ses erreurs. Ce sophisme prodigieux gros de désespoir et de tempêtes, et dont le triomphe, comme celui de son aîné dans l'Orient, n'aboutirait qu'à l'éternelle immobilisation et à l'abrutissement des races européennes, si laborieusement affranchies par le christianisme.» Dieu étant dans tout, tout devient Dieu. «Tout étant Dieu, tout est légitime et sacré dans chacune des parties de Dieu. Tous les actes de l'homme, des êtres et de l'univers sont divins; la morale est abolie, le lien social détruit par conséquent. La glorification de l'homme en lui-même, dans ses passions et dans ses actions, est seule logique et rationnelle.» La littérature tout entière a puisé dans ce panthéisme. Les romans attaquèrent la famille dans le principe qui en fait la base, je veux dire le mariage; l'adultère fut exalté comme une chose légitime et sainte; le mariage déclaré tyrannique et immoral. . .; le règne des passions fut déclaré souverain et inviolable; le culte du plaisir et de la volupté fut poussé jusqu'au délire... On chantait dans des dithyrambes ardents l'apologie du jeu, de la débauche, du scepticisme, du sacrilège et du suicide...» Le panthéisme «eut la prétention d'ouvrir des temples nouveaux à une religion nouvelle. Ses adeptes se mirent à l’œuvre; les prophètes abondèrent; ils annoncèrent en termes exprès le règne de la réhabilitation de la chair, l'émancipation de la femme et du prolétaire.» Le grand maître de cette religion n'était autre que Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon. «Née dans l'absurde, (cette religion) mourut dans le ridicule. Ce n'est pas là qu'est le mal. Mais que des hommes d'un talent réel et souvent éminent aient pu se méprendre jusqu'à cette hyperbolique folie, jusqu'à prêcher publiquement la domination de la chair et des sens, en regard de la souveraine-té de l'intelligence, jusqu'à demander la prostitution universelle par l'abolition complète du mariage, pour échapper à la prostitution partielle qui se produit au dehors,. .. voilà qui accuse une détérioration profonde dans la conscience publique.»
Dans une parution postérieure de cette même revue, l'on attire l'attention sur le suicide qui n'est pas rare, même parmi les jeunes par-ce que «la défiance à l'égard de la religion se glisse dans ces jeunes esprits, et que, d'une part, de scandaleux exemples, de l'autre, la lecture de quelques mauvais livres, achèvent de ruiner chez eux l'admirable ouvrage du christianisme. Et puis, les modes et les habitudes de la jeunesse des villes ont aussi passé dans nos campagnes, et nous retrouvons, à quelque chose près, les mêmes licences et les mêmes principes... On blase ces jeunes âmes, et on s'étonne que, dépossédées... de leurs aspirations religieuses, elles aspirent à la mort, comme d'autres à leur âge aspirent ardemment à la vie!» .
L'abbé Dauphin fait un tableau non moins sombre, à propos des jeunes filles de Crozet, son village natal du Forez. Jadis elles chantaient en brodant, d'émouvantes complaintes, des airs mélodieux sur des thèmes édifiants, tandis que de nos jours elles admettent «la chanson politique, les pots-pourris érotiques et autres misérables rapsodies rimées que nos trouvères industriels répandent dans les campagnes. Le paysan n'aime plus autant la veillée qui réunissait le voisinage autour de son foyer: c'est brûler du bois pour chauffer autrui; il préfère s'isoler dans son égoïsme. Trêve donc à ce doux échange de cause-ries qui rendait plus sociable, à ces histoires merveilleuses ou apitoyantes qui entretenaient l'horreur du mal et disposaient le cœur à la compassion. En vérité, la philosophie elle-même rougirait de ses réformes, si elle les voyait appliquées au pauvre peuple des campagnes! Les grandes routes où ses idées courent en poste, dessèchent la fraîcheur des âmes, comme elles ternissent la verdure des plantes. Partout où elle a pu faire germer quelques-unes de ses maximes corrosives, on voit s'éteindre la vie morale, le sentiment, ce souffle divin qui fait deviner une intelligence immortelle sous les dehors les plus grossiers. La plus brute créature, la plus dure et le plus repoussante, c'est le paysan sans foi. Il n'y a rien en lui qui décèle une âme, si ce n'est peut-être la haine jalouse et forcenée qu'il a vouée à toute espèce de supériorité: j'ai fait plusieurs fois ces amères réflexions en m'apercevant du changement qui s'opère dans les habitudes de mon pays natal» .
Et le poète de conclure ces sombres descriptions:
«Nous n'avons plus de Dieu, nous n'avons plus de foi,
L'intérêt de chacun est la suprême loi.
…………….
Et le peuple lui-même autrefois si croyant,
Le peuple, de nos jours, n'est plus qu'indifférent» .

L'outrance verbale, ici, va de pair avec l'exagération des faits qui pouvaient se rencontrer dans des milieux de ville, mais non pas dans les campagnes. Cette manière d'apprécier la situation montre, du moins, la mentalité d'un certain clergé pour qui la Révolution ne constituait qu'une parenthèse. Sans doute, on peut se demander comment les parents qui, par suite d'une persécution, n'ont reçu qu'une formation religieuse fragmentaire, pouvaient transmettre à leurs enfants des connaissances assez profondes en la matière. C'est bien ce que l'Eglise de France avait compris en redoublant d'efforts pour rechristianiser le pays. La première tâche était le recrutement des prêtres que, par exemple, un Cardinal Fesch entreprit avec énergie, comme en témoignent ses lettres . Puis ce fut la fondation de la «Société des Missionnaires de France» en 1816 par l'abbé Jean-Baptiste Rauzan. «De 1816 à 1830, les Missionnaires de France donnèrent 116 missions. Les Jésuites, les Picpuciens et d'autres sociétés diocésaines en donnèrent égale-ment avec beaucoup de succès. Les missions se terminaient générale-ment par une grande cérémonie dite de réparation: une croix était portée en procession de l'église à l'endroit où elle devait être plantée» , en présence d'une grande foule de fidèles, en présence même des autorités locales: maire et préfet. Parfois, la cérémonie s'accompagnait d'un autodafé: les fidèles apportaient de leurs bibliothèques les ouvrages des philosophes du XVIIIe siècle que l'on entassait pour les brûler sur place. Il faut dire aussi que les circonstances favorisèrent ce mouvement de re-christianisation, car la France vit surgir à cette époque une foule d'orateurs et d'écrivains de talent qui s'engagèrent résolu-ment dans la bataille. De plus on vit fleurir mainte initiative pour rétablir soit des anciennes congrégations religieuses, comme celles des Jésuites et des Dominicains, soit de nouvelles, surtout de Soeurs et de Frères enseignants.
Les résultats de tous ces efforts ne sont certes pas négligeables, mais «assez différents de ceux que l'on avait prévus en 1814-1815.. . (La Restauration religieuse) sera beaucoup moins complète que ne l'avaient espéré les adversaires de la Révolution dans le domaine des institutions» . Cependant, R. Rémond n'hésite pas à dire que l'histoire religieuse du XIXe siècle «a d'abord été celle de la re-christianisation d'une société». Par contre, d'autres pensent, en songeant notamment aux méthodes employées par les missionnaires, que ce puissant mouvement de re-christianisation produisit des réactions contraires d'opposition. «Le clergé, dans l'intention louable de rendre la France plus chrétienne, dépassait toute mesure. Qu'il fût dans la tradition de la France d'être catholique, on ne le pouvait discuter, mais dans un pays si profondément marqué par le jansénisme d'une part, et par Voltaire, de l'autre, le clergé. . . ne prenait pas garde qu'il heurtait l'opinion et entretenait dans le royaume une sourde irritation» . Quoi qu'il en soit, l'on ne pourra pas reprocher à l'Eglise de France d'avoir, dans la première moitié du XIXe siècle, sauvé la religion des Français, même en employant des moyens peut-être excessifs pour réagir contre une bru-tale tentative de l'anéantir.
En considérant dans le concret la pratique religieuse, la situation semble moins alarmante, même si l'on met une bonne part au compte d'habitudes routinières. En général, on peut dire que dans les campagnes, rares sont les familles qui ne font pas baptiser leurs enfants dès la première semaine après leur naissance. Quant à la Première Communion, comment savoir dans quelle proportion les jeunes baptisés la faisaient ? «Il ne fait aucun doute que, même après la restauration des cadres ecclésiastiques, n'aient subsisté quelques abstentions, dues à l'indifférence, à la pauvreté, à l'analphabétisme» . Certes, dans la me-sure où les jeunes étaient scolarisés, l'enseignement religieux leur était donné car «catéchèse et alphabétisation vont de pair». Mais le risque était que les jeunes, après leur première communion, rentrant dans le monde du travail et des adultes, abandonnent toute pratique religieuse. «Très rares sont aussi les mariages purement civils, mais nombreux, par contre, les concubinages en milieu ouvrier. Les raisons tiennent principalement à l'ignorance, à la pauvreté, à l'indifférence, non «à la malice». L'immense majorité se marie à l'église, mais du côté masculin, c'est souvent par simple conformisme social» . Au moment de la mort, en revanche, on n'hésite guère à faire appel au prêtre et son pas-sage dans la rue, portant le saint-sacrement aux malades était souvent souligné par un recueillement respectueux.
La pratique religieuse courante, comme l'assistance à la messe dominicale, est plus difficile à préciser. Les fidèles étaient nombreux pour la messe de la Toussaint, de Noël et de Pâques. «L'abstinence et le jeûne du carême sont généralement observés, du moins en famille, vers 1850. Mais ce sont les femmes qui l'imposent, et les transgressions, variables d'un pays à l'autre, ne manquent pas» . Les processions, notamment celle de la Fête-Dieu sont suivies, même par les hommes, car elles font partie d'un ensemble de coutumes du village. Il n'est pas aisé de savoir statistiquement dans quelle mesure on maintenait certains gestes religieux, comme la prière du soir et du matin, la prière avant et après les repas, tandis que les bénédictions, du pain par un signe de croix, des fontaines et des étables par le prêtre, entraient davantage dans les coutumes. On peut dire cependant que le peuple des campagnes reste profondément religieux, même si cette religion s'exprime souvent par des actes routiniers qu'il faut interpréter sou-vent comme une espèce de cérémonial dont l'homme a besoin pour exprimer ses sentiments, plutôt que comme un signe d'indifférence ou de pur conformisme. Il n'empêche que le souci des prêtres est de rendre la foi plus vivante parmi ce peuple en lui donnant les connaissances et les convictions religieuses dont il avait surtout besoin.


L'ENSEIGNEMENT

La situation de l'enseignement primaire en France, sous la Restauration, n'est pas meilleure. Dans la seconde partie de son Diplôme d'Etudes Supérieures, Frère Pierre Zind décrit la Situation des Ecoles primaires dans l'arrondissement de Saint-Etienne de 1815 à 1822. Nous nous contenterons ici de donner un résumé de cet important travail .

a) Les ressources financières.

Avant 1789, l'instruction primaire constituait une simple oeuvre de charité privée. Les écoles étaient entretenues par des fondations, des dons, des legs, parfois même par des dîmes. La Grande Révolution, par les confiscations et la suppression des redevances féodales, coupa les vivres à la plus grande partie de ces écoles de charité. «Elle les avait anéanties parce qu'on y enseignait des principes qui n'étaient pas ceux de ces temps de Malheurs» prétendra le Préfet de la Loire en 1817 . Napoléon qui pensait sérieusement à remédier à cette carence n'en eut ni les loisirs, ni les moyens financiers. Quant aux communes qui avaient, en principe, la responsabilité de l'école primaire, elles
voyaient leur budget grevé par des dépenses prioritaires: enfants assis-tés, prisons, mendicité, chemins, routes, bâtiments administratifs et judiciaires, casernes, lits militaires, etc.. . . Il était donc matériellement impossible au pouvoir central et à l'administration départementale de subvenir aux nécessités financières de l'instruction primaire. Tout au plus pouvait-on inscrire, par principe, pour indiquer que le Gouverne-ment s'y intéressait, de 1816 à 1828, une allocation de 50.00 fr. au budget national. Quant à l'aide départementale, elle était nulle jusqu'en 1821...
L'enseignement primaire sous la Restauration restait donc une institution privée. Cependant, malgré le malheur des temps, certaines communes trouvaient encore, conformément à une tradition remontant au moins à la loi du 11 floréal (1 mai 1802), sinon à l'Ancien Régime, moyen de venir modiquement en aide à cette oeuvre de charité ou de misère, soit en fournissant un local, soit en votant une allocation au budget municipal. Ces subventions allaient le plus souvent à des congrégations religieuses, de soeurs surtout, qui entretenaient une grande partie des écoles. Ce n'était qu'à titre exceptionnel que les municipalités accordaient une subvention aux instituteurs laïcs.
De même pour le logement que les municipalités fournissaient aux congréganistes, tandis que les laïcs étaient contraints de se débrouiller eux-mêmes. Ce logement se réduisait souvent à quelque maison vétuste, abandonnée par le propriétaire, parfois c'était une maison louée par la commune à un particulier.
En plus de la concession du logement, les communes pouvaient allouer une somme variable au profit de leurs écoles primaires. A partir de 1819, 11 communes de l'arrondissement (de Saint-Etienne) soutinrent de leurs deniers discrètement l'école de garçons, même tenue par des laïcs. Grâce à l'industrie naissante, certains trésors municipaux commençaient à prendre meilleure mine. En réalité cette allocation n'était qu'une simple indemnité pour dédommager l'instituteur ou l'institutrice de l'instruction d'un certain nombre d'enfants indigents. Elle permettait d'assurer un minimum vital pour l'année, indépendant des fluctuations de la fréquentation scolaire.
Un autre moyen d'entretenir des écoles, surtout congréganistes, c'étaient les fondations. Déjà avantagés au point de vue du logement et des allocations communales, les congréganistes l'étaient encore par rapport aux fondations pieuses. Sans doute la plupart des anciennes fondations avaient été anéanties par la Révolution, et de celles qui sur-nagèrent, quelques-unes furent niées par suite du nouvel ordre des choses. Mais dès que Napoléon eut autorisé les congrégations religieuses de femmes, les legs, donations et fondations recommencèrent. Et à mesure que l'on s'avancera dans la Restauration, ces actes de charité augmenteront, créant une véritable émulation entre les nobles et les bourgeois ruraux, mais toujours au bénéfice des congrégations religieuses.
Mais, allocations et fondations ne suffisaient ordinairement pas à assurer la vie de l'instituteur et de l'institutrice primaires. Ces derniers eurent recours, pour obvier aux déficits, à la rétribution mensuelle payée par chacun de leurs élèves en état de le faire. Cette rétribution constituait pour les non-congréganistes le plus clair de leurs revenus. Suivant la matière apprise et aussi la concurrence, elle se chiffrait à 0,50 fr.; 0,75 fr. ; 1 fr. ; 1.50.; 1,75 fr. ; 2 fr. ; parfois 3 ou 4 fr. Ce système se heurtait à la réticence à payer des parents, à la limitation des études par avarice ou pauvreté, à la diminution du nombre d'élèves, surtout pendant les mois d'été dans les campagnes. Comment s'étonner dès lors que le pauvre instituteur, surtout l'instituteur laïc qui ne pouvait compter que sur les rétributions mensuelles plus ou moins aléatoires, cherchât à se procurer quelques ressources supplémentaires en se livrant à une occupation quelconque, pas toujours en harmonie avec ses fonctions ?

b) Le personnel enseignant.

Parmi le personnel enseignant dans le primaire nous trouvons à cette époque, d'une part, les congréganistes, et, d'autre part, des laïcs. Ces derniers se répartissent en deux espèces: une partie vit à demeure dans une localité déterminée, ce sont les instituteurs officiels; une autre partie est saisonnière et itinérante, ce sont les instituteurs ambulants. Quel motif a bien pu pousser ces hommes et ces femmes à embrasser une vie qui «ne se compose que de fatigues et de privations» ? Ce n'est pas la philanthropie, mais plutôt la misère. Le personnel laïc de l'époque est surtout formé de «ratés». Probablement, un certain nombre d'entre eux étaient des survivants des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Sur 47 instituteurs examinés en 1816 dont on connaît la date de naissance, 17 étaient nés avant 1775. Leur carrière militaire étant brisée, ne possédant presque rien que le souvenir de leurs anciennes victoires, ils se rabattaient sur l'instruction primaire comme sur un radeau de sauvetage. Ceux qui avaient passé par les séminaires ou les noviciats, ne voulant plus retourner au travail des champs, s'établissaient aussi maître d'école. D'un autre côté, comme les guerres avaient surtout fait des victimes parmi les hommes, les veuves et les filles sans fiancés consacraient souvent leurs loisirs forcés à l'instruction primaire.
Dans l'ensemble, leurs connaissances sont très réduites lorsqu'il s'agit des hommes; lorsqu'il s'agit des femmes, ces connaissances deviennent encore davantage sujet à caution. Tous savent lire, mais beaucoup d'institutrices s'expriment mieux en patois qu'en français. L'écriture, avec ses différents genres, est déjà moins répandue chez ces dernières. Quant aux connaissances mathématiques, absolument exigées pour l'obtention du brevet du 3e degré, elles se réduisent en pratique à l'addition. C'est qu'il n'existait aucune institution pour former ces instituteurs. Vers 1820, le Conseil royal de l'Instruction publique fit distribuer des sommes de 100 fr. à des instituteurs choisis par le Recteur, mais à condition qu'ils passent un mois chez les Frères des Ecoles Chrétiennes «afin d'apprendre leur méthode dont l'excellence (était) reconnue, et de (se) mettre en état de l'introduire dans (leur) école» .
Les instituteurs ambulants formaient une catégorie bien à part. Tantôt ils étaient qualifiés d'« étrangers», de «coureurs du Piémont», tantôt de «Dauphinois»; ordinairement on les désignait du nom de «Briançonnais». En effet, ils habitaient les vallées étroites et profondes des environs de Briançon et de Barcelonnette et utilisaient leurs loisirs à lire, écrire, et à l'étude de la grammaire française, voir même latine. A l'approche de la saison rigoureuse, ceux qui n'avaient pu se faire embaucher dans les Foires, «se répandaient dans les campagnes et s'établissaient dans le moindre hameau». Ils logeaient dans les familles des paysans qu'ils visitaient successivement, mangeant à leur table et instruisant leurs enfants. Entre les leçons, ils aidaient aux travaux de la ferme comme des domestiques à gage. Mais le mal était qu'ils semaient «par leur conduite immorale, par leurs discours impies et par les livres empoisonnés, la corruption, l'irréligion et les sentiments anti-monarchiques. Pour remédier à un mal si grand et chasser des campagnes peu fortunées ces pédagogues impies, ces ennemis du bon ordre, de la société chrétienne et de la monarchie, de pieux instituteurs, dévoués à Marie, sous le nom de Petits Frères Ignorantins, vont deux à deux, même dans les pays pauvres où les Frères des Ecoles Chrétiennes ne peuvent aller, défaut de moyens» .
En effet, face à cette carence des congrégations enseignantes surgissent dans toute la France et celles qui existaient déjà reprennent une nouvelle vitalité, tels les Frères des Ecoles Chrétiennes, les Sœurs de Saint Charles, de Saint Joseph, etc. Mais les besoins étaient telle-ment grands qu'aucun effort n'était de trop.

c) Les bénéficiaires.

Les élèves constituent un élément extrêmement variable dont nous pouvons cependant nous faire une idée en nous attachant à quelques aspects généraux, comme la fréquentation scolaire et les méthodes pédagogiques.
Au sujet de l'âge d'admission des élèves et la durée de leur scolarité, le Tableau des écoles primaires de 1833 nous indique, en ce qui concerne les garçons, que le plus grand nombre d'écoles reçoit ses élèves à l'âge de 6 ans, mais que certaines ne craignent pas d'accepter des petits de 3 ans, et que l'énorme majorité des écoliers ne reste que 2 à 3 ans sur les bancs de l'école. Cependant, pour la moitié des élèves l'an-née scolaire se réduisait à la mauvaise saison, ordinairement de la Toussaint à Pâques. A la campagne, dès que le soleil luisait, les enfants restaient à la maison pour aider leur père et garder les bêtes.
La difficulté et les risques des communications dans un pays à l'habitat disséminé en une poussière de hameaux a nécessairement introduit le régime de «caméristat» dans les écoles. Les caméristes étaient logés, soit chez les habitants du bourg, soit à l'école elle-même, comme le décrit Frère Avit dans les Annales de Marlhes: «Les lits étaient rustiques, étroits et très rapprochés les uns des autres. On gagnait même de l'espace en faisant coucher 2, même 3 enfants ensemble dans des lits un peu plus larges; c'étaient ordinairement des frères ou des cousins. Les Frères avaient à peine un petit réduit pour eux. D'ailleurs, ils étaient nuit et jour avec leurs élèves et n'avaient pas une minute à eux» .
Cependant, malgré tous ces dévouements l'enseignement primaire officiel atteignait un peu moins des deux tiers des garçons et un peu plus des deux tiers des filles. Ceci ne veut pas dire que le dernier tiers ne savait ni lire, ni écrire, car il faut tenir compte de l'instruction à domicile donnée soit par les parents, soit par les Béates, soit par les ambulants .
Les méthodes d'enseignement différaient selon les époques et les besoins. «Longtemps, les instituteurs ruraux n'ont pu pratiquer qu'un enseignement individuel. Les enfants n'avaient pas les mêmes livres,. . . bien plus, ils n'étaient jamais au même point: l'un était rentré en classe au mois d'octobre, tel autre en novembre, tel autre en décembre, ou plus tard. . . tous les enfants n'arrivaient pas ensemble, ils manquaient souvent. . . . Force était donc à l'instituteur d'appeler à tour de rôle chaque élève individuellement, et de le faire lire sur son livre en le prenant là où il en était» . Mais on comprend qu'une telle méthode faisait perdre aux enfants beaucoup de temps et rendait la discipline pratiquement impossible, amenant le maître à sévir parfois brutalement par des coups.
Les congréganistes, s'inspirant de la pratique des Frères des Ecoles Chrétiennes, employaient au contraire la méthode simultanée. Tous les élèves d'une classe, auxquels on demandait d'avoir le même livre, faisaient le même travail en même temps. Les occupations d'ailleurs n'étaient guère variées. La première année les enfants se contentaient d'apprendre à lire, la seconde année à écrire, la troisième, la grammaire, le calcul et autres matières, toujours en combinaison, bien sûr, avec l'enseignement du catéchisme. Cette méthode avait l'avantage de tenir les élèves toujours occupés, de maintenir la discipline et, par conséquent, d'être plus efficace.
A côté de cette méthode, une nouvelle s'imposait au temps de la Restauration: l'enseignement mutuel. Cette méthode «se caractérise d'abord par des groupements d'élèves...: six au minimum, plus souvent huit, parfois dix ou douze. Ces sections réunissent une quinzaine d'enfants seulement, mais de niveau homogène. Une graduation très stricte fixe à chaque groupe son programme, et le même élève peut être affecté à des groupes différents pour la lecture, l'écriture ou le calcul, suivant sa force dans chacune de ces matières. Cette manière complexe de diviser les élèves en groupes nombreux, mais de petite taille, permet de confier dans chaque groupe l'enseignement à un grand élève, ou moniteur, d'où le nom de cette méthode. Les moniteurs viennent à l'école avant les autres élèves, et le maître leur donne une leçon spéciale» . Cette méthode, dite de Lancaster, à certes l'avantage d'enseigner un grand nombre d'enfants avec peu de maîtres, donc à peu de frais. Cependant ce n'est pas pour cette raison d'abord qu'elle suscita tant de querelles animées par des défenseurs acharnés. C'est plutôt parce que le parti libéral d'abord l'a prise à son compte, y voyant comme Madame Guizot «le régime constitutionnel introduit dans l'éducation». Sa vogue fut de courte durée; dès les années 30 elle trouva de moins en moins d'adeptes.
Le fanatisme, d'une part, et l'hostilité, de l'autre, que cette méthode a suscités, témoigne au moins que l'enseignement primaire attirait l'attention d'un nombre de plus en plus grand de citoyens. Si la Restauration n'a pas pu doter la France d'une législation de l'enseignement primaire efficace, elle a du moins préparé le terrain pour les grandes lois que les régimes suivants sauront émettre et faire appliquer. D'ailleurs, l'évolution qui poussait la France, en tous les domaines au niveau d'un pays moderne, réclamait cette mise à jour de la source même du progrès.

 
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