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La canonisation de Marcellin Champagnat
me semble être l’occasion de réfléchir
sur ce qu’est la sainteté, ce qui permettra
de donner un sens plus que superficiel à cet événement.
Dans notre langage on donne au mot “ saint ”
des connotations tellement multiples qu’on ne sait
plus bien ce qu’il signifie réellement quand
l’Église l’attribue par un acte officiel
à telle ou telle personne. On parle d’un saint
homme en des sens très divers, jusqu’au Pape
que l’on a l’habitude de nommer “ Le Saint
Père ”. Mais quand on veut désigner
ce qu’on appelle “ un saint du ciel ”,
on a bien conscience de donner à ce terme un sens
particulier, d’une personne capable de faire des miracles
et qui durant son existence terrestre a pratiqué
les vertus d’une manière héroïque,
évitant le mal et s’efforçant de faire
le bien; quelqu’un qui s’est préoccupé
spécialement de tendre à la perfection.
Cela suppose que l’on considère
la personne humaine comme imparfaite, placée dans
des conditions défavorables qu’elle doit surmonter
pour vivre d’une manière épanouissante
selon sa nature spirituelle. Cela suppose que, bien au-delà
d’une étiquette collée devant son nom,
c’est dans les profondeurs de sa personnalité
quelque chose s’est passé qui donne une plénitude
à son être et la réponse à la
question du sens de son existence que tant de gens se posent.
Pourquoi sommes-nous sur terre ? telle
était la première question de mon catéchisme
qui répondait: pour servir Dieu comme moyen de parvenir
au ciel. Réponse suffisamment vague pour satisfaire
un esprit docile, dénué de sens critique,
mais qui ne résiste pas à la réflexion
quelque peu poussée. Sorti du contexte d’un
langage à seul but d’édifier, quel sens
garde l’expression “ servir Dieu ” qui,
tout-puissant, n’a besoin d’aucun service ?
“ Dieu n’a pas besoin de vous, ni de moi pour
produire dans son Église le fruit qu’il souhaite
” affirme le Père Alphonse Rodriguez1 qui ne
cesse pourtant pas de dire que notre seul but ici-bas n’est
autre que de plaire à Dieu.
S’il est vrai que dans notre condition
d’abandon sur une terre où tout existant laisse
pressentir un Etre supérieur dont il émane,
nous avons besoin de lui comme d’un interlocuteur,
cela ne nous ouvre pas pour autant le chemin d’une
réflexion sur notre réalité. La seule
solution qui nous reste est donc de partir de nous-mêmes
pour explorer les réserves de notre nature. Dans
le cas présent, cela signifie le renversement total
de la perspective, à savoir d’envisager la
sainteté non pas du point de vue de Dieu, mais de
celui de la personne humaine, la plus directement en cause.
“ C’est à vous de prendre votre salut
à cœur; c’est votre affaire; c’est
vous seul qui y êtes intéressé ”
dit encore Rodriguez en rapportant la pensée de saint
Thomas2.
Ce n’est pas pour autant, comme
on le voit par ces citations, que je dédaigne les
auteurs spirituels. A côté d’affirmations
dictées par le sentiment, parfois tout à fait
gratuites, le raisonnement logique et le pur bon sens reprennent
parfois leur droit malgré la défiance que
ces auteurs professent envers la réflexion philosophique
réputée païenne. Ils ne cessent pourtant
de se servir des données de la psychologie préférant
parler de la tendance à la perfection plutôt
que de la sainteté proprement dite, du cheminement
plutôt que du but auquel il doit mener.
C’est le cas de l’ouvrage déjà
cité du Père Rodriguez sur lequel je vais
m’appuyer dans ma première partie surtout.
Je le fais pour deux raisons: parce qu’il est de ceux
dont le Père Champagnat recommandait la lecture à
ses Frères et qu’il confirme en plusieurs endroits
mutatis mutandis l’idée que je me fais de la
sainteté.
Rodriguez aujourd’hui.
Alphonse Rodriguez vit le jour en 1526
à Valladolid, Espagne, et 20 ans plus tard, en 1546,
il entra dans la Compagnie de Jésus. Dès 1549
il est professeur de théologie morale, puis maître
des novices, à Mantille, en 1561, durant 33 ans,
tout en étant chargé de “ faire les
exhortations spirituelles que l’on a coutume de faire
toutes les semaines dans toutes les maisons de la Compagnie
” (p.III). Après un séjour à
Rome, en 1594, pour la Congrégation Générale
de son Ordre, il demeura 12 années à Cordoue
dans les fonctions de directeur spirituel de sa Province.
En 1606 il fut renommé maître des novices à
Séville où 10 ans plus tard, après
un repos de 2 années, il meurt le 21 février
1616, à l’âge de 90 ans.
C’est vers la fin des 12 années passées
à Mantille “ que recueillant tout ce qu’il
avait fait sur ce sujet, il en composa l’ouvrage intitulé
”: Pratique de la Perfection chrétienne et
religieuse ” (p.IV), mais ne le fit éditer
qu’à la veille de sa mort, en 1615. Vu les
occupations qui furent les siennes, ce livre est vraiment
l’œuvre de sa vie dans le double sens qu’il
y met tout son savoir et qu’il n’y propose à
suivre rien d’autre que ce dont il a donné
lui-même l’exemple. Sur 1634 pages in-12, en
3 volumes, il développe dans les moindres détails
le chemin vers la perfection d’une personne désireuse
de donner à sa vie toute la plénitude possible.
La connaissance qu’il avait de la complexité
de la nature humaine fait que l’analyse psychologique
d’aujourd’hui peut s’y retrouver si l’on
sait en recueillir les éléments dispersés
sans ordre à travers le nombre impressionnant d’exemples
et de citations. C’est cette tâche que j’ai
l’intention d’entreprendre en suivant un plan
que me dicte l’anthropologie moderne.
Le devenir
“ La véritable sagesse que
nous devons désirer, dit Rodriguez dès la
première page de son ouvrage, c’est la perfection
chrétienne qui consiste à nous unir à
Dieu par amour... c’est la plus grande, ou pour mieux
dire, la seule affaire que nous ayons; c’est pour
cela que nous avons été créés
”. Et dans le chapitre III du second traité
sur l’intention dans nos actes, il cite saint Ambroise
s’interrogeant sur “ la cause pour laquelle,
dans la création du monde, Dieu, après avoir
créé les choses purement corporelles et les
animaux, les loue dans le même instant,... mais quand
il vient à créer l’homme, il semble
qu’il le laisse lui seul sans louange, puisqu’il
n’ajoute pas aussitôt que cela était
bon, comme il l’avait ajouté à tout
le reste des choses ” (op. cit. I, p.99). Rodriguez
répond: “ c’est parce que la bonté
et la perfection de l’homme ne consistent qu’en
ce qui est caché au-dedans ”, “ il faut
d’abord qu’il montre son aspect intime ”
ajoute saint Ambroise. Erich Fromm, penseur allemand, précise:
“ ceci signifie que les animaux et les autres choses
étaient achevés dès après la
création, ce que l’homme n’était
pas. L’homme peut lui-même, conduit par la parole
de Dieu... développer sa nature intime selon le processus
de l’histoire”3. Autant dire que l’homme
est un être en devenir, comme l’affirment les
philosophes existentialistes: “ Deviens celui que
tu es”.
Ils entendent par là que l’être
humain naît porteur de toutes les virtualités
qui le caractérisent, mais il ne les possède
qu’en puissance, il faut qu’il les actualise
lui-même durant son existence terrestre au sein de
l’ambiance sociale, historique et géographique
dont sa vie sera tributaire. C’est la chance que l’existence
confère à tout être humain de pouvoir
se faire soi-même, de se construire en quelque sorte
sa propre personnalité dont les bases, certes, lui
sont données, mais sur lesquelles il peut bâtir
librement son édifice spirituel, épanouir
son moi propre à nul autre pareil.
S’il faut des preuves pour justifier cette théorie,
que l’on regarde d’abord ce qui se passe dans
la nature autour de nous. Le devenir se rencontre partout,
notamment dans la génération des êtres
vivants. La semence, jusqu’à la plus petite,
porte inscrite en elle tout le programme du développement
futur de l’être pour toute la durée de
son existence. Et pourquoi l’homme échapperait-il
à cette loi générale de la création
? Le besoin qu’il a d’être éduqué,
de développer son intelligence et, s’il est
religieux, de tendre à la perfection, suppose bien
que sa personnalité, n’est pas achevée,
mais se trouve en devoir comme en pouvoir de se développer,
de devenir elle-même.
Le désir
Ce dernier verbe ne désigne pas
seulement le but que l’on veut atteindre, mais aussi
tout le cheminement pour y parvenir. En plus du vouloir
vivre de tout être vivant, la conscience humaine l’éprouve
comme un désir de se faire sa place dans le monde.
Le psychisme humain n’est pas cette eau tranquille
d’un lac où se mirent les abords, il est bien
plus le courant qui se fraye en écumant son chemin
parmi les rochers. Paisible ou survolté, le désir
l’habite toujours, si bien que Louis Lavelle a pu
définir l’homme comme “ un être
de désir ”.
Un passage, à ce sujet, du Père
Rodriguez, nécessite une mise au point. “ Nous
ne désirons les choses que selon que nous les estimons;
d’autant que la volonté est une puissance aveugle
qui ne fait que suivre ce que l’entendement lui propose,
l’estime qu’il fait d’un objet devient
nécessairement la règle de nos désirs;
et comme la volonté est ce qui commande en nous toutes
les autres facultés intérieures et extérieures
de l’âme, nous n’avons accoutumé
de rechercher les choses et de travailler pour les acquérir
que selon que la volonté se porte à les désirer”4.
Dans la spiritualité volontariste dont il fait ici
preuve, c’est la volonté qui commande le désir.
Mais en fait c’est le contraire, le désir est
premier par rapport à la volonté, car on ne
saurait vouloir une chose qui n’est pas d’abord
désirée. L’estime considérée
comme règle de nos désirs n’est autre
que le désir lui-même orienté par la
valeur. Il s’ensuit que le désir n’est
pas quelque chose de superficiel, il est un constituant
du psychisme humain dont il est comme l’énergie
vive.
L’objet qu’il vise est toujours
entrevu par la conscience comme une valeur: le bien, le
beau, l’utile ou l’agréable. Cependant
nul objet concret n’est jamais capable de l’épuiser.
Dès qu’on est en sa possession, voilà
que le désir se porte sur un autre différent,
voire meilleur. Il est évident par conséquent
que la valeur concrète d’un objet ne correspond
jamais à celle que l’on entrevoit. Preuve aussi
que le désir vise un idéal qui par définition
ne peut jamais être atteint.
Se pose alors la question s’il est
possible de trouver ce qui pourra satisfaire totalement
le désir qui ronge notre cœur. En tous cas,
cela supposerait qu’il existe une valeur dont toutes
les valeurs particulières ne seraient que des manifestations.
Le philosophe Louis Lavelle, dans son ouvrage: “ Les
puissances du moi ” conclut son analyse du Désir
qu’il considère en même temps que la
connaissance comme une caractéristique de notre être,
en disant que “ le Désir comme la connaissance
ne pourrait trouver d’apaisement que si l’individu
et le Tout parvenaient à se réunir... Le Désir
nous apparaît alors comme l’essence du moi.
Seul il lui donne le mouvement et la vie. Seul il est capable
d’établir une transition entre ce que nous
sommes et ce que nous cherchons à être”5.
On peut donc dire que le désir le plus profond de
l’homme est d’être, et d’être
en plénitude, tel que l’a voulu son Créateur,
participant de son Etre absolu. La Genèse, dans le
récit de la chute de nos premiers parents, semble
bien confirmer cette thèse. Si le serpent réplique
à la femme: “ Vous serez comme des dieux ”,
(Gen.3,5) c’est quelle n’était pas étrangère
à ce désir, car la tentation n’engage
que dans des chemins tracés.
Le Père Rodriguez aurait pu trouver
là de quoi justifier sa longue dissertation sur la
différence entre le désir des choses matérielles
et des spirituelles. Pour ce qui concerne les premières,
“ à peine est-on parvenu à ce qu’on
souhaitait, dit-il, qu’on commence à le mépriser
et à jeter les yeux sur quelque autre chose, dont
on s’ennuie également sitôt qu’on
en est en possession ” tandis que les secondes “
plus nous les goûtons, plus nous nous portons avec
ardeur à les rechercher,... parce que nous ne sommes
pas nés pour le monde, et qu’ainsi il n’y
a rien dans le monde qui puisse entièrement nous
satisfaire”6.
L’action
Ailleurs le même auteur ajoute: “
Quand ce désir est une fois véritablement
imprimé dans l’âme, il faut que nous
nous appliquions avec soin et avec ardeur à acquérir
ce que nous souhaitons, car nous sommes naturellement industrieux
pour chercher et pour trouver les choses où notre
inclination nous porte”7, laissant entendre que le
désir quel qu’il soit ne suffit pas pour réaliser
le devenir, il y faut l’action. Cela va tellement
de soi qu’il est presque inutile de le démontrer.
Qui ne fait rien, n’est rien. S’appuyant sur
le mot du psaume 61: “ Tu rends à chacun selon
ce qu’il fait ”, le Père Rodriguez affirme:
“ Il est constant que l’état bon ou mauvais
de notre âme dépend de nos bonnes ou mauvaises
actions, parce que nous serons tels que seront nos œuvres
et qu’enfin ce sont elles qui découvrent ce
que nous sommes”8.
En effet, considérant un sportif,
comment peut-il connaître toutes les possibilités
qu’il porte en lui s’il n’exerce pas son
sport et ne se mesure pas à d’autres qui cultivent
la même discipline ? Il en est de même de tout
individu désireux d’exploiter ses capacités,
de réaliser ses aptitudes latentes. C’est dans
ce sens que l’on peut dire en toute vérité
que la personne humaine se fait elle-même. “
Faire et en faisant se faire ” a dit très justement
le philosophe Jean-Paul Sartre.
Mais il faut encore bien savoir en quoi
consiste cet acte créateur. A ce sujet, Rodriguez
s’étend longuement sur ce que doivent être
nos actions pour qu’elles contribuent à notre
avancement spirituel qui n’est autre que la réalisation
de soi. “ Ce n’est pas assez pour notre avancement
et pour notre perfection de faire les choses, il faut les
bien faire”9, fait-il remarquer tout d’abord.
Il évoque ainsi deux conditions nécessaires
pour que son action réalise effectivement son devenir.
La première est ce que les philosophes
appellent la valeur. Il est une valeur subjective qui naît
du désir du sujet pour un objet qu’il sent
capable de le satisfaire. Plus on désire un objet,
plus on est prêt à payer pour l’acquérir
sans s’occuper de sa valeur intrinsèque. La
valeur est dite objective quand il s’agit de la qualité
bonne ou mauvaise de la chose ou de l’action. Pour
ce qui nous concerne présentement j’appellerai
bien ce qui va dans le sens de ma nature et mauvais ce qui
la contrarie. Par conséquent, seul le bien doit être
poursuivi par celui qui se donne pour tâche de réaliser
son devenir.
La seconde condition je la désigne
par le mot engagement, laissant entendre par là l’attention,
la conscience et l’application requises par l’action
pour que la personne puisse se l’attribuer. Dans la
mesure où je m’engage dans mon acte par une
décision libre et volontaire, où je prends
sur moi seul de l’exécuter, cet acte peut être
dit mien, par conséquent créateur de ma personnalité.
L’avertissement que Rodriguez ajoute en disant: “
L’affaire de la perfection chrétienne n’est
pas une affaire qui doive se faire par la force, il faut
que ce soit le cœur qui l’entreprenne”10
va tout à fait dans ce sens.
De plus, quand il prétend que “
notre avancement et notre perfection ne consistent qu’en
deux choses: à faire ce que Dieu veut que nous fassions
et à le faire comme il veut que nous le fassions
”11 je le traduis par la nécessité d’agir
selon notre nature, car ce que Dieu veut de nous, c’est
que nous soyons nous-mêmes, tels qu’il nous
a créés. “ La gloire de Dieu, c’est
l’homme debout ” dit saint Irénée.
Le dépassement
Toutes ces conditions satisfaites, il ne
suffit pas, sauf cas exceptionnels, d’un seul acte
pour réaliser le devenir, car à lui seul il
n’épuisera jamais toutes les possibilités
d’un être. L’exercice fait le maître,
dit-on, mais à condition que l’acte répété
suive le désir de toujours mieux faire. Comme le
sportif qui cherche sans cesse à dépasser
ses propres performances, notre tendance à nous épanouir
pleinement excite notre désir d’aller toujours
plus avant. Pour ce faire, il faut nous dépasser
nous-mêmes. Vouloir acquérir ce plus-être
qui hante le tréfonds de notre cœur exige d’aller
le puiser dans ce que nous ne sommes pas encore, au-delà
de nous-mêmes, en nous dépassant.
S’arrêter en route par fatigue
ou de n’avoir d’autre but que de s’attirer
la bonne opinion des autres serait une erreur parce que
c’est se fermer sur soi-même. L’auteur
du traité de la Perfection menace d’abord par
l’adage bien connu: “ S’arrêter,
c’est reculer ”, puis consacre 6 chapitres du
troisième traité: “de la droiture et
de la pureté d’intention ” pour étaler
toute la malice possible de la “ vaine gloire ”
qui, d’après lui, consiste à détourner
sur les créatures l’honneur et la gloire qui
ne revient qu’à Dieu seul.
Avec Louis Lavelle on peut voir la situation
d’une manière toute différente. Il la
présente dans son ouvrage: “L’erreur
de Narcisse ” dont je résume le début
par ces quelques mots: On connaît la fable d’Ovide
racontant l’aventure de Narcisse. “ Il a seize
ans... Il a le cœur pur... Le voilà qui se dirige
pour apaiser sa soif innocente vers une fontaine vierge
où personne encore ne s’est miré. Il
y découvre tout à coup sa beauté et
n’a plus soif que de lui-même... C’est
sa beauté qui fait désormais le désir
qui le tourmente, qui le sépare de soi en lui montrant
son image et qui l’oblige à se chercher lui-même
où il se voit, c’est-à-dire où
il n’est plus. Il y plonge ses bras pour saisir cet
objet qui ne peut être qu’une image... Et il
ne subsiste plus maintenant au bord de la fontaine, comme
témoin de sa misérable aventure qu’une
fleur dont le cœur, couleur de safran, est entouré
de pétales blancs”12. Son erreur est de s’être
arrêté pour contempler son image, de n’avoir
pas compris l’irréalité d’une
image, de n’avoir pas su la dépasser. Son être
et son devenir se sont donc figés dans une chose,
belle sans doute mais pas plus qu’un nénuphar.
“ Narcisse disparaît dans la fontaine, car il
veut que son image trop belle occupe toute la place de son
être, comme il est arrivé à Lucifer
quand il est devenu Satan”13.
L’action ne peut donc épanouir
et développer l’être de l’agent
que pour autant qu’elle est dominée par une
visée plus haute qu’elle, qui la dépasse
et le sollicite encore au-delà de sa réalisation.
Si c’est le désir d’être qui nous
anime, n’est-ce pas une illusion que d’arrêter
l’élan sur un objet qui par définition
nous restera toujours étranger ? Ce n’est que
l’Etre absolu dont nous tenons notre être qui
puisse nous conférer ce plus-être qui nous
comblera. Le mot de l’Evangile: “ Soyez parfaits
comme votre Père céleste est parfait ”
n’est ni plus ni moins que l’invitation du Seigneur
à parfaire notre devenir jusqu’à la
pleine possession de l’être dont nous sommes
capables comme l’Etre absolu l’est du sien.
D’où l’exigence que chacune de nos actions
qui dès sa réalisation tombe dans la finitude,
soit dépassée, reniée pour ainsi dire,
ou néantisée selon Jean-Paul Sartre, pour
laisser le champ libre à nos ambitions. Etre en condition
de recommencer à neuf en effaçant le passé
pour conquérir avec une fraîche ardeur de nouveaux
sommets, comme saint Paul: “ Oubliant le chemin parcouru,
je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être
et je cours vers le but...”14. Rodriguez enchaîne
là-dessus, se servant des paroles de saint Basile
et de saint Jérôme qui, dit-il, “ nous
apprennent que quiconque veut être saint doit oublier
le bien qu’il a fait et songer continuellement à
ce qui lui reste à faire”15.
La liberté
Est-il encore besoin de revenir, après
cela, sur le caractère essentiel sans quoi l’action
ne toucherait pas la personne, à savoir la liberté
? Sans elle, en effet, la personnalité n’est
pas en cause, ni, par conséquent son devenir qui
ne peut se concevoir sans la responsabilité fruit
de la liberté. Le devenir n’étant autre
que l’épanouissement de la personnalité,
rien de ce qui n’est pas elle-même ne peut le
réaliser. D’où s’ensuit qu’elle
est totalement responsable de son devenir, sans excuse ni
recours.
Il faut bien s’entendre sur le mot
liberté, car dans la pratique il est interprété
de différentes façons. D’après
le sens le plus général, être libre,
c’est avoir la faculté de faire ce que l’on
veut, de pouvoir agir sans contrainte. Dans ce cas, le plus
souvent la liberté n’est qu’extérieure.
Or il en est une autre, intérieure. S’il m’est
loisible dans un pays démocratique de faire et de
dire ce que je veux, dans les limites de la morale et de
la loi, suis-je aussi sûr de n’être sous
aucune influence qui me détermine dans un sens plutôt
que dans un autre ? Ne suis-je pas l’esclave de quelque
passion, de tendances aux sollicitations desquelles je n’ai
pas le courage de résister ?
On a vu que le vouloir est toujours animé
par quelque désir dérivant finalement d’une
manière ou de l’autre du désir absolu
d’être. Mais ce désir est pour ainsi
dire monnayé dans la vie concrète par des
désirs particuliers qui lui correspondent de plus
ou moins loin, selon la manière de les interpréter.
Ces désirs dérivés ne sont déterminants
que dans la mesure où la volonté les accepte
ou les refuse. Car souvent nous cachant leur source profonde,
ils nous égarent sur des sentiers qui ne conduisent
pas au but vraiment escompté. D’où la
nécessité de nous libérer de ces mirages
trompeurs et laisser agir le désir que nous sentons
au fond de nous-même être l’authentique
chemin de notre épanouissement personnel.
Il est vrai que dans les conditions présentes
où nous sommes, plongés dans le monde matériel
qui nous sollicite de toutes parts, il n’est pas facile
de nous libérer des attraits même intérieurs
ou des passions qui sont comme des excroissances de notre
élan vital. La vraie liberté n’est pas
donnée toute pure, à nous de la dégager,
de la conquérir et parfois même de haute lutte.
Tel est le prix que nous devons payer
pour que nos actions soient totalement responsables, c’est-à-dire
pour qu’elles soient vraiment nôtres. A cette
condition seulement nos actions seront génératrices
de notre propre personnalité, partant de notre devenir.
C’est encore ce qu’exprime le Père Rodriguez
en d’autres termes qu’il est aisé de
remplacer par ceux que nous employons ici. “ Notre
avancement et notre perfection consistent dans la perfection
de nos actions,... plus elles sont saintes et parfaites,
plus aussi nous serons saints et parfaits. Cela supposé
comme infaillible, il est encore vrai de dire que nos actions
auront plus de mérite et de perfection selon que
notre intention sera plus droite et plus pure et que nous
nous proposerons une fin plus haute et plus sublime, car
l’intention et la fin sont ce qui donne le caractère
aux actions”16.
Ce chemin trop idéaliste paraît
ardu. C’est bien la route étroite dont parle
l’Evangile. C’est le chemin de la sainteté,
car le devenir et la sainteté ne font qu’un.
Mais il convient de ne pas oublier deux choses. D’une
part l’Etre absolu présenté comme but
de notre cheminement n’est pas cet Etre insaisissable
et lointain, mais le Dieu d’amour, éternellement
présent pour soutenir nos efforts. D’autre
part, il est indéniable que nos joies les plus profondes
sont suscitées par nos victoires sur nous-mêmes
et l’accomplissement de nos désirs les plus
purs au sens plein du terme. Il est donc possible, malgré
la distance qui nous sépare de ce Dieu lointain de
nous unir à Lui par amour, vers quoi notre être
aspire parce qu’il y trouve sa complétude ou
sa perfection.
Marcellin Champagnat
Que le Père Champagnat, présumé
non sans raison lecteur du Père Rodriguez, ait pu
le comprendre de la manière que l’on vient
de voir, n’est certes pas pensable. Il n’en
avait pas les moyens. Cependant son intuition, soutenue
par un jugement solide et réaliste, a pu lui permettre
de s’en faire une interprétation personnelle
dont l’apostolat constitue la base de sa spiritualité,
telle qu’il la laisse apparaître spontanément,
se démarque de celle du Père Rodriguez par
une intimité familière et profonde, par des
relations de plus en plus libres et confiantes avec Dieu.
Qu’on se rappelle le langage humoristique qu’il
a gardé jusqu’aux heures graves qui précédèrent
sa mort et la forme d’entretiens qu’il donnait
à ses prières spontanées. De plus,
au vu de son activité débordante et de son
souci de ne faire que la volonté de Dieu, comment
douter qu’il ne concevait pas l’œuvre confiée
par ses compagnons du séminaire, comme une mission
venant de Dieu qu’il devait accomplir au prix de son
propre salut. De fait, dans la mesure où, malgré
ses déficiences, il s’est donné pour
elle il a réalisé le devenir inscrit dans
sa nature.
Mais qui peut jauger cette mesure, savoir
jusqu’où son adhésion, son obéissance
aux propositions divines auraient dû le mener ? De
sa vie intérieure il n’a jamais parlé,
ni ne l’a laissée paraître, si ce n’est
peut-être à ceux qui l’ont fréquenté,
ceux qu’il a formés par ses exemples et ses
paroles. Ce sont eux qu’il faut donc interroger, notamment
Frère Jean-Baptiste, son biographe et l’auteur
de nombreux écrits rédigés dans l’intention
de nous transmettre l’esprit du Fondateur.
Or dans l’un de ses ouvrages, intitulé: “
Sentences, Leçons et Avis du vénéré
Père Champagnat ” deux chapitres rapportent
la pensée de celui-ci sur “ ce qu’est
un saint ”, partant sur la manière dont il
envisageait son propre idéal. Ce sont ces deux textes
que je vais d’abord analyser pour apprendre comment
le Père Champagnat concevait “ un saint qui
vit encore sur terre ”, avant d’examiner comment
lui-même a vécu la sainteté.
Qu’est-ce qu’un saint
Le chapitre XX de l’ouvrage cité
traite les 6 caractères indispensables pour être
un saint, savoir: “ Un homme qui craint le péché
plus que tous les maux du monde et le fuit plus que la mort;
un homme solidement pieux; qui aime Jésus; un homme
obéissant, humble et mortifié ”. Je
signale d’abord que les termes ci-dessus sont en italiques
dans le texte pour montrer que ce sont ceux du Père
Champagnat lui-même. D’autre part, il ne faut
pas oublier qu’il s’adresse aux Frères,
particulièrement aux novices pour stimuler leur ferveur
dans la vie religieuse.
Il ne traite le sujet qu’en surface peut-on dire,
décrivant le saint dans ses aspects extérieurs
et le rapporteur dans son commentaire a bien soin de se
tenir à ce niveau. Son souci d’ailleurs se
borne à justifier les dires du Père plutôt
que de les expliquer, d’approfondir leur sens et les
nuances avec lesquelles l’auteur les exprimait.
Ces 6 caractères peuvent se grouper
par trois: d’une part trois attitudes vis-à-vis
de Dieu: craindre le péché plus que tous les
maux du monde, - être un homme de prière, -
aimer Jésus; d’autre part trois vertus qu’un
saint doit pratiquer: l’obéissance, l’humilité,
la mortification. Les trois attitudes ci-dessus sont ordonnées
dans le sens allant de l’extérieur vers l’intérieur,
du négatif au positif et sont données chacune
pour elle-même, sans rapports entre elles. Il n’est
pas dit que le saint craint le péché parce
qu’il est l’opposé de l’amour;
il n’est pas dit non plus que prier, c’est entretenir
l’amour par une prise de contact intime avec Dieu;
l’amour est présenté comme une “
sympathie pour Jésus ”, comme “ la marque
des élus ”, donc en quelque sorte un amour
très platonique. Ce passage n’est certainement
pas inspiré par Rodriguez qui met fortement, dès
le début, l’accent sur l’amour, fondement
de la sainteté comme on l’a vu, tandis qu’il
ne mentionne pas expressément la crainte du péché,
du moins dans les premiers traités. Les trois vertus,
par contre, sont bien celles sur lesquelles il base la sainteté,
bien que le Père Champagnat laisse entendre que c’est
l’exemple de Jésus qui détermine son
choix.
Dans la conclusion de ce chapitre, il
revient avec insistance sur ces caractères qui constituent
“ tellement l’essence et les éléments
de la sainteté qu’en l’absence d’un
seul il n’y a point de sainteté”17 puis
les énumère encore trois fois mais en oubliant
chaque fois l’un ou l’autre: ainsi la crainte
du péché n’est reprise qu’une
fois, la mortification deux fois, tandis que l’amour
de Jésus n’apparaît plus. Nous sommes
donc loin de Rodriguez pour qui “ la perfection chrétienne
consiste à nous unir à Dieu par amour ”.
Par conséquent, plus que de la sainteté proprement
dite, il est ici question seulement des moyens de l’atteindre.
Le chapitre suivant du même ouvrage
reprend le thème d’une manière analogue,
sans aller plus en profondeur. Il énumère
les effets qu’une vie sainte peut produire sur la
personne en faisant d’elle: “ une lumière
et un soleil qui éclaire et vivifie;... un modèle
pour tout le monde;... l’instrument des bontés
de Dieu;... bien qu’elle soit “ un homme comme
nous ”; mais qui ne se plaint jamais, ni du temps,
ni de l’emploi, pas plus des supérieurs que
d’aucun confrère quel que soit son caractère
et ses faiblesses, pas même des ennemis et des persécuteurs,
moins encore de ses infirmités corporelles ou de
ses difficultés spirituelles. La présentation
binaire de ces derniers points explicitant d’abord
leur côté positif puis le négatif, montre
qu’il ne s’agit pas d’une description,
mais d’une exhortation. Quant aux motifs de contentement
dans les situations décrites, ils se ramènent
à la pratique des vertus de mortification, d’humilité,
d’obéissance, parce qu’elle donne l’occasion
d’amasser des mérites et de gagner le ciel,
le tout convergeant à l’amour de Dieu: “
Ils trouvent partout le bon Dieu qui est l’unique
objet de leur amour ”(239). Sans être mise en
relief, cette dernière phrase est sous-jacente à
tout ce texte et révèle presque à coup
sûr l’arrière-pensée du Fondateur.
Dommage que le rapporteur ne l’ait pas exprimée
plus clairement pour résumer le tout, l’unifier
dans une seule disposition d’attachement à
Jésus, but dont la poursuite fait passer par-dessus
tout le reste, on verrait alors la personne se prendre elle-même
en mains dans les conditions qui lui sont faites pour réaliser
son propre devenir sous l’attirance de l’amour
de Dieu, sa valeur suprême.
On aura remarqué l’absence
de l’apostolat que l’on peut seulement deviner
sous l’énoncé des deux premiers points:
“ lumière et soleil qui éclaire et vivifie
” et “ un modèle pour tout le monde ”.
Ayant dessein de parler de la sainteté d’une
manière générale, il ne l’applique
pas au Frère en particulier, ce qui n’infirme
pas l’opinion d’après laquelle Frère
Jean-Baptiste n’a pas su mettre l’accent sur
le lien que le Fondateur laisse entrevoir et que le dernier
concile a mis en pleine lumière entre la tâche
apostolique et la vie religieuse.
Cependant le premier chapitre de cet ouvrage
intitulé: “ Ce que c’est qu’un
Frère au sentiment du Père Champagnat ”
laisse apparaître plus clairement cet aspect, notamment
dans ses deux premiers points. Le Frère, explique
le Fondateur, c’est:
1 - “ Une âme prédestinée à
une grande piété, à une vie très
pure, à une solide vertu; une âme sur laquelle
Dieu a des desseins particuliers de miséricorde;
une âme appelée à étudier Jésus-Christ,
à aimer Dieu, à se dévouer et s’appliquer
tout entière et pour toujours au service de Dieu;
une âme prédestinée à une grande
gloire et que rien ne peut satisfaire sur la terre...
2 - “ Le coopérateur et l’associé
de Jésus-Christ dans la sainte mission de sauver
les âmes ”.
Ici le Père Champagnat se met en
prise directe avec l’idéal entrevu pour ses
Frères. Il ne parle pas de sainteté, mais
de la vocation qui n’est, somme toute, que le chemin
du devenir auquel chacun se sent appelé. Sans entrer
dans les considérations philosophiques, il désigne
nettement le but où chaque personne humaine trouve
son épanouissement. Non moins explicite est la référence
à l’action dont deux caractéristiques
essentielles apparaissent aussitôt: le terme, à
savoir, parvenir à l’état plénier
prévu par le Créateur pour sa créature,
et le mode, en se dépassant soi-même au seul
profit d’autrui, supposé dans l’oubli
de soi.
Le 4° point de ce chapitre touche implicitement la liberté
quand il est question pour un Frère de remplacer
“ les soldats et les gendarmes ”. Outre le présage
idéaliste d’une société sans
lois, ne peut-on pas évoquer l’idée
de saint Paul selon laquelle Jésus-Christ nous affranchit
de la loi pour nous rendre vraiment libres, seuls responsables
face à Lui selon le mot de saint Augustin: “
Aime et fais ce que tu voudras ” ?
Une réalisation concrète
Loin de vouloir solliciter les textes et
faire dire au Père Champagnat ce qu’il n’a
pas dit, je n’ai pas d’autre intention que de
faire part de ma conviction que la pensée de Marcellin
Champagnat dépasse ce qu’il a pu dire, à
plus forte raison ce que les Frères en ont rapporté,
compte tenu de ce qu’ils en ont compris. Comme le
philosophe dont parle H. Bergson ne réussit jamais
à communiquer son intuition dans toute sa profondeur18,
ainsi M. Champagnat n’a pu faire part en paroles claires
de ce qu’il a pu concevoir intuitivement de la vie
humaine. Mais tout ce qu’il a pu dire et faire en
est la manifestation plus ou moins fidèle. Par conséquent,
c’est là, dans ce dire et faire, face aux circonstances
du moment que nous avons chance de le découvrir.
L’ambiance corporelle, familiale
et sociale a certainement marqué Marcellin Champagnat
plus qu’on semble le dire. Il tient de la nature une
noblesse intérieure que son milieu paysan de la montagne
ne lui permit guère d’extérioriser.
Bien qu’issu d’une famille non démunie
de valeurs matérielles et spirituelles, son éducation
le tenait plutôt dans la réserve dictée
par les principes de bon sens et d’honnêteté,
les conditions religieuses et sociales d’une famille
nombreuse imprégnée de foi chrétienne.
Son tempérament, pour autant qu’on puisse le
deviner d’après les dires de ses biographes,
le range par bien des traits dans le groupe des bilieux
que Mounier décrit par la suractivité motrice,
une force physique en contraste avec une maigreur apparente,
des réactions vives, le teint jaune, le faciès
anguleux, des yeux enfoncés, un regard mobile et
ardent, des lèvres fermes et serrées, le geste
vif, précis, la voix nette et brève, l’élocution
facile et rapide19. Actif, il l’était, sans
tergiverser ni trop longtemps réfléchir avant
d’exécuter ce qu’il avait décidé.
Pratique, bien plus que théorique, il entrevoyait
le but sans trop spéculer sur les moyens de l’atteindre
qu’il laissait à son courage, son habileté,
parfois jusqu’à la témérité.
Rebuté par les études scolaires
qu’il a quittées sous de futiles prétextes,
il était certainement pour son père un élève
docile autant que doué pour apprendre toutes sortes
de travaux manuels, voire à se débrouiller
dans des activités lucratives comme le commerce de
moutons. Face au réel, à la matière
qui se laisse aisément façonner moyennant
le respect des lois élémentaires de sa nature,
il a pu développer son goût de l’entreprise.
Par contre l’activité politique, le brassage
des idées, l’exhibition sur la scène
des revendications devait lui paraître trop irréelle
pour capter son intérêt. Dans son esprit tourné
vers le concret ne se représentait-il pas la révolution
comme une bête ?
Pourtant le domaine de l’incompréhensible,
du surnaturel ne manquait pas d’avoir une profonde
emprise sur lui. Dès la plus jeune enfance, comme
dans tout foyer chrétien, sa mère a semé
dans son âme les plus grandes valeurs spirituelles
et surtout religieuses. C’est d’elle, secondée
par une tante religieuse qu’il a reçu les éléments
de la religion chrétienne: la connaissance de Dieu,
la pratique de la prière et des devoirs envers le
Maître du ciel et de la terre. On peut penser que
tout enfant la religion le fascinait. Fils de la campagne
aux germinations secrètes, entourée de montagnes
aux bois sombres pleins de mystères, le surnaturel
devait avoir facilement prise sur sa sensibilité.
De plus, amoureux du décor et de la beauté
des liturgies, voire des manifestations théâtrales,
son cœur devait vibrer devant le faste des cérémonies
en l’honneur de Dieu qu’il imaginait comme un
Seigneur invisible, mais présent vu la gravité
peinte sur tous les visages. A l’opposé de
son mari sollicité par les affaires publiques, sa
mère était femme d’intérieur
et veillait au bon fonctionnement de sa nombreuse maisonnée.
Les habitudes d’ordre et d’exactitude, la sage
modestie dans les attitudes, la retenue dans les rapports
extérieurs, tels étaient les points sur lesquels
portaient ses soins vigilants, les exigences qu’elle
imprégnait dans le comportement des siens. Le jeune
Marcellin, dernier de la famille après la mort prématurée
de son puîné, suivant l’exemple de ses
aînés, se laissait modeler dans ce moule se
contentant de dépenser sa vitalité dans le
cadre accepté, faute de connaître autre chose.
Aussi quand le prêtre recruteur
sur commande est venu lui dire, après un court entretien
personnel: Il faut vous faire prêtre, Dieu le veut,
comment douter qu’il devait être bouleversé
par une double émotion: d’une part l’étonnement
devant une telle révélation, d’autre
part la joie d’entrevoir la réalisation d’un
désir qu’il avait sans doute déjà
secrètement caressé sans l’avouer jamais
par crainte de faire paraître son inconséquence.
Encore après cette rencontre, quand il déclare
qu’il sera prêtre il ajoute aussitôt:
puisque Dieu le veut. Ce n’est pas à la légère
en effet qu’il insiste sur cette condition, car avec
l’obéissance à l’appel de Dieu
son penchant de l’aventure y trouve un aliment.
Le voilà décidé quoi
qu’il arrive. Désormais, son avenir il l’empoigne
à pleines mains. Son chemin, loin d’être
même faiblement balisé, n’est qu’un
sentier de montagne encombré de branchages et de
racines et sa lutte avec les obstacles commence. Les conseils
opposés par son proche entourage, la mort inopinée
de son père sont les moindres; il a quelques réserves
financières et la connivence de sa mère qui
n’hésite pas à faire avec lui le pèlerinage
à La Louvesc. Quant aux études qu’il
estime ne dépendre que de lui, sa courageuse ténacité,
pense-t-il, en deviendra maître.
Quitter la maison natale, à quoi
tôt ou tard il devait se résigner, provoque
un faible pincement de cœur vite effacé par
le sentiment de se trouver dans un monde nouveau de garçons
généralement plus jeunes et plus avancés
que lui. Timide et gauche d’abord, son naturel ne
tarde guère à se réveiller. Le bâtiment
du petit séminaire de Verrières n’a
vraiment rien qui puisse plus longtemps l’impressionner.
Par contre sa taille au-dessus de la moyenne, son corps
plutôt bien taillé, sa parole facile et drôle
par ses expressions du terroir et par le piquant de ses
réparties lui donnent une supériorité
qui l’attire dans “ la bande joyeuse ”.
Mais pas pour longtemps sans doute, puisque ses maîtres,
après avoir mis de l’ordre en la demeure, lui
confient la surveillance du dortoir. Lui-même, dans
ses résolutions laisse entrevoir une véritable
conversion: “ Je parlerai sans distinction à
tous mes condisciples quelque répugnance que je puisse
éprouver, puisque dès ce moment je reconnais
que ce n’est que l’orgueil qui s’y oppose.
Pourquoi les méprisé-je ? Est-ce à
cause de mes talents ? Je suis le dernier de ma classe.
Est-ce à cause de mes vertus ? Je suis un orgueilleux.
Est-ce à cause de la beauté de mon corps ?
C’est Dieu qui l’a fait, encore est-il assez
mal construit, enfin je ne suis rien qu’un peu de
poussière ”. Il lui faudra du temps cependant
pour dompter sa loquacité puisqu’il croit devoir
inscrire encore dans sa résolution: “ Je tâcherai
aussi, pendant mes récréations de moins me
répandre en paroles ”.
Sa vie de relation, malgré tout,
gardera, pour son profit d’ailleurs, les caractéristiques
qu’il signale ici. Sa facilité de parole où
souvent sa propension pour les saillies spirituelles et
les pointes d’humour se donnent libre cours, fera
le plaisir ou l’étonnement de ses familiers
jusque sur son lit de mort selon le témoignage du
Père Maîtrepierre20. Il ne lui déplaît
pas, dans les récréations, de taquiner l’un
ou l’autre Frère, moins naïf qu’il
n’y paraît, pour l’entendre réagir
par une répartie drôle à l’amusement
de l’entourage, non pour humilier, mais pour témoigner
de l’intérêt que l’on porte à
la personne. Autant que des paroles, cela montre l’amour
et la confiance réciproques dont les rapports étaient
marqués. Tandis que M. Champagnat vouait aux Frères
une affection virile, profonde et sans réticences,
ceux-ci l’aimaient comme un père dans toute
l’ampleur du terme, tout donné pour leur procurer
le meilleur qu’ils pouvaient en attendre. “
Il était ferme, oui, certes: nous eussions tous tremblé
au seul son de sa voix, sous un seul de ses regards, mais
il était surtout bon, il était compatissant,
il était père... ” déclare Frère
François. Tout un ensemble de qualités lui
composait cette personnalité solide autant qu’attachante
sur qui l’on peut s’appuyer, chez qui l’on
se sent en sécurité, soutenu par une bienveillance
compréhensive, calme et sereine. Aussi jouissait-il
d’une emprise et d’une influence fortes sur
son entourage d’autant plus volontiers réceptif
qu’il y voyait une aide toute gratuite pour répondre
à la vocation commune.
Cette gratuité, cette abnégation,
se lisait dans différents aspects de la conduite
de M. Champagnat. Malgré tout l’intérêt
qu’il portait à ses Frères, il avait
soin de leur garantir une certaine autonomie, même
quand la stricte nécessité ne l’exigeait
pas. Les premières années, seuls dans leur
habitation, rien de plus normal qu’ils se choisissent
un supérieur dans leur rang, mais de plus, en venant
partager leur pauvre demeure, M. Champagnat ne voulait pas
“ se charger de la direction de la maison ”,
car “ outre que les occupations de son ministère
ne le lui permettaient pas, il comprenait que ce n’était
pas son affaire, mais celle du Frère directeur”21.
Plus tard, à l’Hermitage, bien qu’il
se mêlât aux Frères en récréation,
“ sa table était à part au réfectoire,
c’est-à-dire qu’il mangeait seul”22.
Quant à la direction spirituelle des Frères,
par respect de leur liberté, par faute de temps,
mais sans doute aussi par conscience de ses carences du
point de vue théologique, il préférait
confier cette tâche à d’autres. D’où
sa préoccupation d’avoir un autre prêtre
avec lui, d’abord en allant chercher M. Courveille,
puis en appelant à l’aide auprès de
l’archevêché le jeune M. Séon.
Dans cette même ligne il recommande dans ses lettres
que le curé de la paroisse fasse l’office de
directeur spirituel des Frères qui s’occupent
des jeunes de sa paroisse. Il en dit même plus long
dans une petite phrase rapportée par son biographe
et dont on n’a pas de raison de douter qu’elle
ne vienne pas de lui: “ En vous parlant de la sorte
je remplis un devoir de conscience; c’est à
vous maintenant de faire le vôtre”23 dit-il
aux Frères en leur exposant la nécessité
de faire le catéchisme, les chargeant en quelque
sorte de la responsabilité de l’œuvre
dont il croit avoir pour seule mission de donner l’impulsion.
L’inspiration fondamentale d’une
telle conduite est sans aucun doute la modestie. Vu son
heureux caractère, sa réussite auprès
des jeunes et dans son entreprise, M. Champagnat ne manquait
pas de motifs d’être fier. Certes un fond de
timidité, son allure paysanne et son manque de culture
intellectuelle dont sa droiture de jugement le rendait conscient,
l’empêchait de se surestimer soi-même.
Au contraire, il s’efforçait de se maintenir
en deçà d’une juste limite. La réponse
qu’il fit un jour à l’ecclésiastique
étonné de la tenue réservée
de ses accompagnateurs est typique. “ Ce sont des
Frères qui font l’école aux petits enfants
des campagnes... Quelques jeunes gens se sont réunis,
ils se sont tracé une règle conforme à
leur but, un vicaire leur a donné des soins, Dieu
a béni leur communauté et l’a fait prospérer
au-delà de toute prévision humaine”24.
Cette attitude pourrait insinuer qu’il
prenait de la distance par rapport aux Frères. Or
il n’en est rien, bien au contraire, malgré
son caractère sacerdotal il s’est totalement
engagé dans l’œuvre, se mêlant aux
Frères comme l’un des leurs, partageant complètement
leur vie, restant toutefois l’animateur et l’organisateur
de l’entreprise. Il trouve ainsi l’occasion
de donner l’exemple, avant tout de l’humilité
qu’il considère comme la vertu fondamentale
et qu’il fait consister d’abord dans la transparence
et la simplicité. Toute contrefaçon, telle
que toute forme de vanité ne sont chez lui que sottise
indigne d’un esprit raisonnable. Aussi réagit-il
vivement devant une phraséologie recherchée,
rabaisse la fierté de ceux qui s’attirent des
louanges, mais supporte les étourderies, fussent-elles
à son désavantage. Devant les autorités
son attitude reste naturelle, au risque de paraître
terne aux yeux fixés sur l’extérieur
uniquement. Ce qui ne l’empêchait pas de tenir
tête à quiconque pour défendre les Frères
et leurs intérêts.
Qu’une telle manière de se
conduire correspondît à son caractère,
n’est sans doute pas le cas. Les résolutions
prises dès son adolescence en sont une illustration
suffisante et si les efforts de l’âge mûr
corrigent la nature, ils ne l’effacent pas. Des événements
dont son jugement droit joint à sa perspicacité
lui permirent de comprendre la valeur significative, l’amenèrent
à prendre la position juste vis-à-vis de Dieu.
L’arrivée d’un groupe de 8 postulants
suite à d’instantes supplications pour ne pas
“ s’éteindre comme une lampe qui n’a
plus d’huile ”, le sauvetage d’un péril
fatal au milieu des neiges par la fervente prière
du “ Souvenez-vous ”, l’achèvement
de la construction sans accidents mortels de la maison de
l’Hermitage, l’heureuse issue de difficultés
diverses menaçant l’avenir de la congrégation,
sont autant de faits qui lui rendirent palpable l’intervention
de Dieu, par Marie, dans l’établissement de
la société. Sa foi clairvoyante lui fait accepter
le rôle d’instrument dans toute l’affaire
et, du coup, l’incite à s’y dévouer
d’un courage d’autant plus désintéressé.
C’est “ Jésus et Marie qui ont tout fait
chez-nous ” ne cesse-t-il de dire avec la plus ferme
conviction. Partant, se sachant choisi par Dieu pour accomplir
ici-bas ce qui “ manque à la Passion du Christ
”, il y voit toute sa raison d’être et
la réalisation de son devenir. Par conséquent
la seule alternative que sa personnalité lui laisse
est de s’y donner sans réserve dans une union
de plus en plus intime avec le Maître dont la volonté
seule est le moteur de son activité.
Son infatigable activité dérive,
en effet, de la répercussion de cette certitude de
ne pouvoir se faire qu’en Dieu sur son caractère
actif enflammé par une ardeur apostolique hors du
commun. Prenant conscience au séminaire de la situation
de l’Église et surtout de la jeunesse, il croit
percevoir à travers l’intention de ses compagnons
désireux de fonder une société mariale,
la voix de Dieu lui dire: “ Il nous faut des Frères
”. A sa manière directe qui ne souffre aucun
délai pour exécuter ce qui vient d’être
décidé, dès qu’il est nommé
vicaire de paroisse, il rassemble quelques jeunes gens pour
en faire des Frères.
Dans son esprit, le but qu’il envisage
est clair. “ Il nous faut des Frères pour faire
le catéchisme, pour aider les missionnaires, pour
faire l’école aux enfants”25. Mais quelle
idée se fait-il alors d’un Frère ? On
peut tenir pour certain qu’il avait des Frères
des Ecoles Chrétiennes une connaissance suffisamment
claire pour s’en servir d’exemple et se convaincre
de la nécessité de les suppléer dans
des domaines inaccessibles pour eux. Quoi qu’il en
soit, ses paroles et ses écrits font entrevoir le
Frère comme un homme brûlant du désir
de communiquer aux autres l’amour du Christ Sauveur
dont il était lui-même saisi jusqu’aux
dernières fibres de son être. Un homme ancré
dans la certitude que le salut de l’humanité,
tant ici-bas que dans l’au-delà ne se trouve
que dans l’adhésion profonde et totale à
l’Evangile de l’amour divin.
Ce but une fois défini, reste à
fixer les moyens pour l’atteindre. Ils sont de deux
sortes: l’agent, d’une part et l’instrument,
de l’autre.
Le premier, c’est le Frère
dont on connaît déjà la silhouette.
M.Champagnat le veut consacrant sa personne et sa vie toute
entière à la seule mission de l’éducation
des enfants. Qu’il soit, par conséquent, libre
de toute autre occupation, ne visant qu’à former
les jeunes, leur apprenant les éléments du
savoir, et plus encore la manière de vivre en “
bons chrétiens et en vertueux citoyens ”, par
son exemple. Il sait que la tâche n’est pas
facile, vu la nécessité pour cela de garder
les enfants longtemps auprès de lui, de faire preuve
d’un grand dévouement, d’une humilité
profonde, car, extérieurement la fonction d’instituteur
des petits n’a rien de glorieux. De plus il doit accepter
de vivre pauvrement pour permettre aux parents peu fortunés
de lui confier leurs fils aux moindres frais. Pour remplir
un tel programme il faut, de la part du Frère, être
animé spirituellement par une vie religieuse authentique
et soutenu socialement par une communauté.
Quant au moyen dont il dispose, comment,
dans la première moitié du siècle dernier,
ne pas tabler sur l’école et l’école
primaire ? Pour prévenir les tentations de visées
plus hautes, le Fondateur ne cesse d’insister sur
l’enseignement du catéchisme et sur l’humilité,
deux points dont il rêvait de faire lui-même,
selon son propre aveu, les piliers de l’édifice
spirituel de toute sa vie. “ Je ne puis voir un enfant,
sans éprouver le désir de lui faire le catéchisme”26
disait-il avec nostalgie.
Les événements l’ont
mené sur un plan supérieur pour ainsi dire,
au lieu d’agir par lui-même il dut accepter
d’être multiplicateur des forces en formant
des instituteurs en même temps qu’organisateur
pour leur préparer les champs d’action. Son
activité n’en est pas allégée
pour autant, bien au contraire, il y consumera toutes ses
forces. Une lettre qu’il adresse en mai 1827 à
M.Barou, vicaire général de Lyon, nous en
donne un aperçu: “ En peu de mots voici ma
position... Je compte que jusqu’ à la fin d’août
nous serons plus de quatre vingt... Nous allons avoir à
la Toussaint seize établissements qu’il serait
absolument important de visiter au moins tous les deux ou
trois mois pour voir si tout marche sur un bon pied,...
et pour se concerter avec MM. les curés et maires
pour la perception de ce qui doit être payé...
Je ne vous dirai rien des comptes à tenir, de la
correspondance à entretenir, des provisions à
faire, des dettes à payer ou à charger, du
temporel et du spirituel de la maison... Tout le monde convient
qu’il est de la dernière importance de bien
former la jeunesse. Il est donc très important que
ceux qui travaillent à cette excellente œuvre
soient bien formés et qu’ils ne soient pas
abandonnés à eux-mêmes lorsqu’ils
sont envoyés”27. Bien que le diocèse,
prenant en compte ces appels discrets, lui fournisse des
aides, le travail ne désemplit pas par la suite,
car l’œuvre ne cesse de s’accroître.
Elle devient tellement son affaire qu’il
n’a de moments que pour elle, passant par-dessus tout
intérêt personnel; si ce n’est d’obéir
à la volonté de Dieu qu’il a la certitude
d’accomplir justement dans l’établissement
de cette œuvre. Tout ce qu’il lui consacre, et
c’est la totalité de ses ressources physiques
et spirituelles, son temps, sa fatigue et ses peines, a
donc Dieu seul pour fin.
Aussi sa vie spirituelle n’est-elle
qu’une relation de plus en plus intime avec le Christ
dont il se considère le serviteur ou l’instrument
pour faire épanouir dans le cœur des enfants
les fruits de sa Rédemption. Dans la mesure où
s’imprime dans l’esprit de M.Champagnat l’assurance
d’être sous l’initiative de Dieu, son
attitude intérieure envers Lui se fait plus simple,
plus confiante et plus familière. Il se sent comme
le collaborateur, le compagnon de Jésus, partageant
le même travail avec un semblable amour.
Il ne peut donc que se sentir plus proche
encore de Marie. La dévotion plutôt sentimentale,
inculquée dès son enfance par sa mère
et sa tante religieuse, va prendre chez lui, par l’impact
des faits mentionnés ci-dessus, le caractère
plus concret d’une présence agissante en permanence
à ses côtés. Les appellations de “
Bonne Mère ” et de “ Ressource ordinaire
” lui sont coutumières parce qu’elles
expriment l’acquis de ses propres expériences.
Surprenante néanmoins peut paraître la familiarité
qu’il témoigne envers elle. “ Intéressez
[Marie] en votre faveur; dites-lui qu’après
que vous aurez fait votre possible, tant pis pour elle si
ses affaires ne vont pas”28 recommande-t-il à
Frère Antoine, montrant par là qu’il
en usait de la sorte. Il ne doutait nullement que Marie
lui retournait largement l’amour qu’il lui vouait,
ce qui lui fait écrire à Mgr Pompallier, en
mai 1838: “ Marie montre bien visiblement sa protection
à l’égard de l’Hermitage. Oh!
que le saint nom de Marie a de vertu! Que nous sommes heureux
de nous en être parés! Il y a longtemps qu’on
ne parlerait plus de notre société sans ce
saint nom, sans ce nom miraculeux. Marie, voilà toute
la ressource de notre société”29. C’est
Elle, il en est certain, l’inspiratrice de ses initiatives
et le secours assuré dans les difficultés
qui paraissent insurmontables à première vue.
C’est Elle, la Servante du Seigneur, son modèle
parfait, car en la suivant, c’est le Seigneur que
l’on sert.
Par Elle le voilà donc engagé
plus avant dans le service de Jésus. Bien que plus
viriles et respectueux, les sentiments qu’il entretient
à l’égard de ce dernier ne sont pas
moins affectueux. L’exercice de la présence
de Dieu qu’il préférait, le maintenait
en contact pour ainsi dire continuel avec Jésus soit
à son bureau, soit dans ses nombreux déplacements.
Qu’avait-il alors à craindre, à se préoccuper
du jugement d’autrui ? Le Père Maitrepierre
s’est trompé quand il a dit de lui: “Le
Père Champagnat avait en effet tout ce qu’il
fallait humainement pour empêcher la réussite
de son entreprise”30, car toutes ses qualités
humaines il les a mises à contribution comme pour
rendre à Dieu ce qu’il en a reçu par
nature et les dons de la grâce en surplus. Bien plus
juste est le témoignage d’un curé du
diocèse disant: “ Dieu l’a choisi et
lui a dit: Champagnat, fais cela - Champagnat l’a
fait”31
Cet engagement de toute sa personne à
l’œuvre rédemptrice du Christ, dans une
liberté d’abandon total où la confiance
a banni toute crainte, l’a mené dans une union
presque sensible avec la divinité. “ Quand
il offrait le st. sacrifice de la messe, témoigne
Frère Sylvestre, on eût dit... qu’il
voyait visiblement Notre Seigneur et qu’il lui parlait..32
Le Frère met au compte de l’intensité
de la foi ce sentiment de la présence de Dieu, mais
il convient d’y voir tout autant le résultat
de l’amoureuse relation, de l’entière
collaboration, durant sa vie entière, avec l’action
divine, ce qui dilatait sa personne de la satisfaction d’avoir
accompli sa mission.
Conclusion
Tel est l’aboutissement de cette
vie dont je viens d’esquisser quelques traits seulement
pour illustrer comment par une activité débordante
elle était tendue vers l’unique but de faire
connaître l’amour que Dieu nous porte et nous
convaincre que le seul moyen valable pour nous épanouir
et de goûter le vrai bonheur est de répondre
à cet amour par le nôtre. Dieu l’avait
doté de capacités, mais juste ce qu’il
fallait, pour concevoir d’abord, puis réaliser
la vocation qu’Il lui proposait. Bien des choses lui
manquaient pour se faire un chemin brillant de gloire, il
s’est contenté de se le frayer dans l’obscurité.
Ce fut sa chance, car il pouvait concrétiser toutes
les virtualités latentes dont sa nature était
riche et, s’abandonnant pour le reste au secours d’en-haut,
se lier le plus possible à Celui d’où
procède l’être et le devenir.
Faire l’œuvre de Dieu jusqu’à
l’épuisement de toutes les capacités
dont on dispose qu’est-ce autre chose, sinon de se
donner complètement pour s’identifier soi-même
à Dieu ? C’est se réaliser soi-même,
parfaire sa personnalité jusqu’à sa
stature la plus complète, accomplir son devenir et
satisfaire pleinement son aspiration la plus profonde, en
quoi consiste la béatitude à laquelle toute
personne humaine est destinée.
Notes
1 Pratique de la Perfection chrétienne
et religieuse, éd. française de 1852 en 3
volumes, vol.1, p.434.
2 ibid. p.13.
3 Erich Fromm, Ihr werdet sein wie Gott (Vous serez comme
Dieu), coll. rororo, Reinbeck bei Hamburg, mai 1980.
4 Pratique de la Perfection chrétienne et religieuse,
vol.1, p.2
5 Louis LAVELLE, Les Puissances du moi, Flammarion, éditeur,
1948, p.68.
6 op. cit. p. 20.
7 ibid. p. 13-14.
8 ibid. p.93
9 ibid. p.93
10 ibid. p.12
11 ibid. p.95
12 Louis Lavelle, L’erreur de Narcisse, éd.
B. Grasset, Paris 1939, pp. 7-8 passim.
13 ibid. p.19.
14 Phil. 3, 13-14.
15 op. cit. p. 32.
16 Rodriguez, Pratique de la Perfection, vol.1, p.128-129.
17 Avis, Leçons, Sentences, éd. 1868, p. 236.
18 cf. Henri Bergson, L’intuition philosophique, conférence
faite au Congrès de philosophie de Bologne, le 10
avril 1911, transcrite dans “ La pensée et
le mouvant, essais et conférences ” pp. 118-123.
19 Emmanuel Mounier, Traité du caractère,
éd. du Seuil, Paris, 1947, p.184 passim.
20 OME, doc. 164 (752), n° 56, p. 417.
21 Vie de J. B. M. Champagnat, éd. du bicentenaire,
p.79.
22 Frère Sylvestre raconte M. Champagnat, éd.
Rome 1992, p.112.
23 Vie, éd. 1989, p.520.
24 Vie, p.407.
25 Vie, éd.1989, p.31.
26 ibid. p.504
27 Lettres du P.Champagnat, vol.1, doc.7, p.40.
28 ibid. doc.20, p.64.
29 ibid. doc.194, p.393.
30 O.M.E, doc.157(337), p.363.
31 ibid. doc.162(701), p.396.
32 F.Sylvestre raconte M.Champagnat, p.276.
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