| Les
études sur la dévotion mariale de M. Champagnat
ne manquent pas, si bien qu'on peut se demander s'il est utile
d'en ajouter pour répéter les mêmes choses.
Cependant le même sujet peut être traité
de bien des manières diverses si l' on se place à
des points du vue différents qui, se complétant
les uns les autres, arrivent à mieux le cerner.
Ainsi la présente étude, plutôt
que de traiter de ce qu'on entend communément par dévotion,
tente de saisir les relations intimes du Fondateur des Frères
Maristes avec celle qu'il appelait communément la«
Bonne Mère ».
La perspective sera donc davantage psychologique.
L’entreprise n'est pas sans risque, car M. Champagnat
n'a pratiquement rien livré de sa vie intérieure,
mais en confrontant les documents soit entre eux, soit avec
les circonstances qui les ont provoqués, des indications
se font jour. Une longue fréquentation du personnage
pour des recherches en différents domaines permet de
comprendre par l'emploi des mots plus qu'ils ne disent.
Il faut aussi tenir compte de l' évolution,
car il est certain que les rapports du Fondateur avec Marie
n' étaient pas les mêmes au début de son
ministère qu'à la fin de sa vie. Cette évolution
s'est faite grâce aux événements, principalement
les plus douloureux, survenus au long de sa carrière.
li ne s' agit pas de transformation, mais d' approfondissement
des éléments reçus par la formation,
d'intériorisation de pratiques extérieures plus
ou moins formalistes vers une intimité des plus étroites.
Dévotion extérieure
Ces dernières sur lesquelles son biographe
et beaucoup d' autres après lui, se sont largement
étendus, sont toutes les pratiques de dévotion
qu'il s'est prescrit pour lui-même et ses disciples.
Ces pratiques n'ont rien d'original. Elles sont des réminiscences
de la dévotion populaire pratiquée dans sa famille
ou sa paroisse natale, d'une part, puis de ce que proposait
le règlement du séminaire. Par exemple, dans
un séminaire sulpicien « pas un exercice ne commence
sans son invocation et presque tous se terminent par le Sub
tuum praesidium. Chaque jour on récite, en communauté,
le chapelet pour honorer Marie dans ses divers mystères;
on célèbre ses fêtes avec le plus de solennité
possible... Le mois de mai lui est spécialement consacré.
» (J.H. Icard, Traditions du séminaire d Saint-Sulpice,
p. 266).
C' est avec ce matériau que M. Champagnat pose la base
définitive de sa vie mariale. Ne cherchons pas ailleurs
l'inspiration de certaines pratiques, voire de certaines idées
qu'il proposera plus tard à ses Frères pour
centrer leur vie sur Marie. Des événements dangereux
lui suggéreront d' ajouter telle prière, comme
le Salve Regina du soir, à l'instar des moines et celui
du matin qui deviendra vite une tradition, même s'il
peut donner l'impression de ravir Dieu les prémices
de la journée.
La pratique des neuvaines dont la grande
majorité s' adresse à Marie, prend sans conteste
une place importante dans la dévotion du Fondateur.
Sans doute que dans les paroisses, à son époque
on y recourait souvent, néanmoins le nombre de fois
qu'il en prescrivait, témoigne de sa ferveur personnelle
et de son souci de faciliter la pratique de la dévotion
mariale pour des personnes simples et généralement
très occupées. Plus que des prières longues
et savantes, il faut à celles-ci des formules simples,
qui se retiennent aisément, donc toujours à
la portée quand le cœur est tourmenté de
quelque peine.
C'est dire que ce sont là, chez lui,
des manifestations extérieures d'une attitude plus
profonde ou la confiance en Marie se vit dans la simplicité,
la familiarité, comme celle d'un enfant vis-à-vis
de sa mère.
Présence de Marie
Sans aucun doute, M. Champagnat vivait une
dévotion mariale de cette nature. Il n'est que de parcourir
ses lettres pour se rendre compte de la familiarité
de ses rapports avec Marie.
La lettre du 20 juillet 1839, doc. 259, en
donne le ton général. «Outre ce qu'on
peut dire à Jésus, que n'a-t-on pas droit de
dire à Marie... Dites donc à Marie que l'honneur
de sa société exige qu'elle vous conserve chaste
comme un ange.» On notera que l'auteur est à
moins d'un an de sa mort et qu'il s'adresse à l'un
de ses jeunes Frères assailli par la tentation. Certes,
huit années plus tôt, le 4 février 1831,
pour encourager Frère Antoine, il se sert d'une expression
presque choquante: Apres que vous aurez fait votre possible
dites à Marie que c' est « tant pis pour Elle
si ses affaires ne vont pas ». Dans la même tonalité
sont Ies expressions: «Notre bonne Mère »,«
Notre commune Mère », tant de fois répétées
dans ses lettres. Vis-à-vis de Marie, pas la moindre
gêne n' entrave ses rapports. Et plus il se sent proche
d'Elle, plus il la sent présente à I'instar
d'une personne vivante.
Car ce n' est pas une présence en
attente d'honneurs et de louanges, c' est une présence
agissante, non pas celle cependant qui vient vous offrir des
cadeaux, vous éblouir par des phénomènes
sensationnels ou des miracles, une présence au contraire
qui propose sa collaboration, qui ne dispense pas d' agir,
de mettre tout en oeuvre soi-même pour réussir
et d'implorer du secours. « Marie notre commune Mère
lui prêtera la main » promet-t-il à Frère
Antoine au sujet de Frère Moyse. Et quand il se démène
à Paris pour obtenir du Gouvernement I'autorisation
légale de son entreprise, il écrit: «
Nous remuerons, avec le secours de Marie, ciel et terre...
» (à F. François, 20 mai .1838, L.p. C.
p. 390)
Cette phrase ne doit cependant pas laisser
penser qu'il considère Marie comme à son service.
Au contraire, c' est son rôle à lui, que de servir,
d' être à son service, de n'être rien d'autre
que son serviteur. « Vous savez que je suis votre esclave
» (Vie, p. 20) proteste-t-il à Marie dans ses
résolutions de 1815.
Ce n'est sans doute pas la spiritualité de Grignon
de Montfort dont le « Traité de la vraie dévotion
» n' avait pas encore été publié
qui l' a mis sur cette voie, mais certainement la formation
du Grand Séminaire dirigé par le sulpicien Gardette.
Car comment penser que M. Champagnat ne connaissait pas la
vie de M. Olier, qu'en fervent disciple il n'ait pas visé
I'idéal que lui représentait le fondateur des
séminaires sulpiciens? Or celui-ci tenait « la
sainte Vierge comme I'inspiratrice, la seule vraie supérieure
et le soutien du séminaire de Saint-Sulpice »
(I.H. Icard, op. cit. p. 255). On sait en effet que ce dernier
prétendait que Ies plans du séminaire, de la
construction duquel il s'est senti chargé, lui furent
inspirés par la sainte Vierge. Des lors, il considérait
ce bâtiment com1l1e « l' ouvrage de Marie »
qui devait donc en être « la conseillère,
la présidente, la trésorière, la reine
et toutes choses » (ibid. p. 265).
Ainsi quand le bâtisseur de la maison
de N.-D. de I'Hermitage parle sans cesse de « I'Oeuvre
de Marie », le mot ne résonne-t-il pas comme
un écho de celui du grand sulpicien? La nuance objective
qui sépare un ouvrage matériel d'une oeuvre
organique est ici plus apparente que réelle, car dans
le mot« ouvrage » M. Olier comprend non seulement
le bâtiment, mais aussi la vie dont sa structure doit
faciliter le déroulement régulier. Donc, tant
d'un côté que de l' autre, on évoque l'
action concrète de Marie parmi ses fidèles.
Cette action, le Père Champagnat la
tient pour certaine, vu l'insistance avec laquelle il en parle.
Outre les 5 lettres ou le mot « oeuvre » apparaît
9 fois seul (doc.6,3 fois ; 11, 2 fois ; 44,2 fois ; 45a et
45b), 3 autres contiennent 1'expression plus explicite: «Oeuvre
de Marie ». Le mot désigne le plus souvent la
Société de Marie dans son ensemble. Quand M.
Champagnat dit que M. Courveille aurait pu causer la ruine
d'une « oeuvre que la divine Marie ne soutiendrait pas
de toute la force de son bras» (doc. 30, p. 84) c'est
bien de la Société de Marie qu'il parle. Faut-il
en déduire qu'il exclut la congrégation des
Frères, comme pourrait le laisser entendre cette phrase
qu'il écrit à M. Cattet (doc.11, p. 46): «
La société des frères ne peut pas positivement
être regardée comme l' oeuvre de Marie, mais
seulement comme une branche postérieure à la
société elle-même »? En voulant
bien préciser que son intervention concerne ici son
activité en faveur des Pères et non de celle
des Frères qui ne présente aucune difficulté
de ce genre, il ne veut pas dire que dans cette dernière
Marie n' est pas intervenue, mais substitue mal encontreusement
le mot « oeuvre de Marie » à « Société
de Marie ». Dans le lettre de reconnaissance à
M. Dumas, curé de St. Martin-la-Sauveté, pour
l'envoi d'un postulant, sa pensée ne présente
aucune équivoque. «Je vous remercie en même
temps, dit-il, de l'intérêt que vous prenez à
l’œuvre de Marie. » (doc.142, p. 282). Plus
explicite encore est cette phrase de la lettre à Frère
Hilarion: « Disons à Marie que c'est beaucoup
mieux son œuvre que la nôtre. » (doc.181,
p. 368)
Cette affirmation mérite par ailleurs
une attention spéciale: elle distingue l' activité
de l'homme de celle de Marie. Mises en parallèle, les
deux activité visent la même oeuvre et sont en
fait subordonnées I'une à l'autre comme li suggère
la phrase précédente: « Espérons
fortement et prions sans cesse; qui n'obtient pas la prière
fervente et persévérante! » Il faut donc
en conclure qu'en l'occurrence M.Champagnat seconde les desseins
de Marie. Cette idée d'être l'instrument dont
Marie se sert pour accomplir son oeuvre est uni conviction
fortement ancrée dans son cœur. Elle ne date pas
de cette époque (1838), mais remonte à la conception
même de la Société de Marie. Le projet
de celle-ci serait né d'une inspiration faite à
M.Courveille en la basilique du Puy. Quand sur son insistance
a vouloir y joindre une branche de Frères, le groupe
lui répond de s'en charger, M.Champagnat reçoit
cette proposition comme une mission du ciel. Si ses compagnons
peuvent ensuite avoir de doutes sur la réussite, vu
ses moyens limités, lui, par contre, reconnaissant
son indigence, se tourne vers Dieu se mettant à son
service: « Me voici Seigneur pour faire votre sainte
volonté » (Vie, p. 60). Dans cette relation Marie
n'es pas absente. M. Champagnat, bien qu'il ne I'explicite
jamais, semble lui donner le rôle d'intermédiaire
entre l'homme et Dieu comme on peut le déduire de cette
phrase adressée à sa première recrue:
«Courage! Dieu vous bénira et la sainte Vierge
vous amènera des confrères « (ibid. p.
62).
Ce rôle qu'il attribue à Marie
d'être la véritable entrepreneuse de 1'oeuvre,
sans doute n' existait alors chez lui qu' au niveau de l'
esprit. Des événements bientôt vont 1'imprimer
dans tout son être et son agir comme une inébranlable
certitude. C'est d'abord, après bien des priées
et des neuvaines, 1'arrivée des 8 postulants qu'il
croyait amenés par Marie. « Je n'ose refuser
ceux qui se présentent, je les considère comme
amenés par Marie elle-même » écrira-t-il
plus tard à Mgr. De Pins (doc.56, p. 140). C'est ensuite
la construction de la maison de l'Hermitage, achevée
sans accidents personnels ni blocages financiers. C' est aussi
quand, un soir d'hiver, par un acte téméraire
de sa part, il encourt le danger de périr dans Ies
neiges et qu' après une prière fervente, Marie
le sauve de la mort et préserve sa congrégation
d'une ruine certaine. C' est encore, à deux reprises
au moins, la levée des menaces de suppression de la
congrégation brandies par l' administration diocésaine.
Enfin la réussite de l' entreprise ou la témérité
se jouait de la prudence humaine pourtant bien justifiée,
vu la faiblesse des moyens mis en oeuvre. « Quel miracle
n'est-ce pas,... dit-il, que Dieu se soit servi de pareils
hommes pour commencer cette oeuvre? C'est là, à
mes yeux un prodige qui prouve péremptoirement que
cette communauté est son ouvrage. » (Vie, p.
408) On ne saurait taxer ces paroles de littérature
pieuse, pas plus qu' on ne doit Ies mettre au compte d'un
acte délibéré d'humilité, car
on Ies sent chargées du souvenir d' événements
passés, d' épreuves venant de toutes parts par
lesquels l'oeuvre n'a pu passer sans périr que grâce
à 1'intervention du ciel. La conséquence logique
à tirer de cette constatation, c' est la confiance
totale en Marie, le réflexe de recourir à Elle
en toute occasion, 1'insistance à recommander d' en
faire de même pour Ies moindres choses. TI va même
plus loin, jusqu'à remettre dans Ies bras de Marie
1'oeuvre tout entière, son activité de tous
Ies instants, sa personne elle-même, sa contentant de
lui servir d'instrument. D'ou sa conclusion qu'il exprimera
sur son lit de mort: «L'homme n'est qu'un instrument,
ou plutôt il n'est rien, c'est Dieu qui fait tout »
(Vie, p. 232). Dieu cependant, selon la croyance continuelle
de M. Champagnat, veut passer par Marie, c'est pourquoi d'une
phrase empruntée qu'il imprègne fortement de
sa pensée personnelle, il fera sa maxime: « Tout
à Jésus par Marie;
tout à Marie pour Jésus ».
Imitation de Marie
Ce n' est cependant pas là le tout
de sa relation mariale. Si l' oeuvre est entre les mains de
Marie, 1'instrument dont Elle se sert ne pourra servir plus
efficacement qu'en s'adaptant le mieux possible à Elle.
Ce n'est certainement pas par un tel raisonnement que M Champagnat
conçut la nécessité d'imiter Marie. Bien
avant lui de nombreux auteurs spirituels avaient recommandé
cette pratique. Il n' est pas impensable 'cependant qu'intuitivement
ses relate fréquentes avec Elle aient tant justifié
que fortifié ses convictions sur ce point.
En rassemblant les différentes paroles
du Fondateur on peut, sans solliciter les textes, mais en
essayant d' en saisir leur résonance intérieure,
apercevoir quelque chose de sa personnalité. C' est
ainsi que je découvre un homme de plus en plus conscient
de ses limites qui se trouve engagé dans une aventure
hors de ses capacités naturelles, mais dont la réussite
est certaine grâce à circonstances étrangères
à lui. Dans la sincérité de sa conscience
il doit en attribuer la gloire, non pas à lui-même,
mais à Celle dont il a toujours sollicité le
secours et suivi le plus fidèlement possible les inspirations.
Que lui reste-t-il alors d' autre à faire, sinon que
de lui livrer sa personne entièrement par un service
de plus en plus désintéressé? De la sorte
il se trouve, lui serviteur, dans la même position qu'Elle,
Servante du Seigneur. Sa raison d'être, comme celle
de la Vierge de l'Annonciation, n'est autre que d'être
l'outil dont Dieu veut servir pour compléter ce qui
manque à l’œuvre de la rédemption
(cf. Col, 1,24).
Dès lors Marie se présente
à lui sous un autre jour encore: celui de modèle,
de lumière balisant sa route. Aussi le thème
de l'imitation de Marie vient-il souvent, comme on sait, dans
ses exhortations. C'est un autre as de sa dévotion
mariale particulièrement apprécié comme
condition d' efficacité du genre d' apostolat propre
à sa congrégation.
Cette manière de présenter
l'imitation de Marie, comme d'ailleurs toute la dévotion
mariale de M. Champagnat n'est pas en plein accord avec son
biographe, Frère Jean-Baptiste. D'après lui,
le Fondateur aurait envisagé l'imitation de Marie comme
« le complément des hommages rendus à
Mari comme une chose« que l'on (doit joindre) à
toutes ces pratiques établies ( l'Institut pour honorer
la Mère de Dieu » (Vie, p. 347).
Le désaccord est d'abord dans la définition
du mot « dévotion ». Si en croit saint
François de Sales: «la dévotion n'ajoute
rien, pour ainsi dire, au feu de la charité, sinon
la flamme qui rend la charité prompte, active et gente...
» (Introduction à la vie dévote, fin du
ch.1). Il s'agit donc d'un empressement qui se traduit par
des pratiques: des hommages, des prières c'est bien
dans ce sens que F. Jean-Baptiste l'entend. Par contre, ici,
le terme doit être compris dans un sens plus large désignant
la place occupée Marie dans la vie de M. Champagnat.
D' autre part, pour éviter le reproche
de sentimentalisme, il est préférable d' envisager
la dévotion sous son côté positif, un
moyen que nous pouvons utiliser pour affermir la relation
qui doit nous unir à Dieu, seul but somme, de toute
spiritualité. La dévotion prend alors plutôt
le sens dévouement, désignant le fait de se
vouer à quelque chose ou quelqu'un f sortir de soi-même
et rejoindre Dieu, qui seul fait croître tout être
venant de Lui. Chanter les louanges de Marie, lui proteste
r d'un amour platonique en attendant passivement son secours
est sans doute chose excellente, cependant meilleur encore
est de vivre dans son intimité pour accéder
plus facilement à celle de son Fils.
En troisième lieu, si F. Jean-Baptiste
décrit la dévotion pour ainsi dire de l' extérieur,
cette étude cherche à la saisir plutôt
de I'intérieur en faisant appel à la psychologie.
Or, dans ce domaine tout cloisonnement n' est que théorique.
D' ou, séparer l'imitation de la dévotion ne
correspond pas à la réalité. Donc, vu
sous cet angle, le désaccord est seulement dans la
manière d' envisager les choses.
Dans ce même paragraphe, le biographe
indique ce sur quoi, d'après les Fondateur, les Frères
doivent appliquer I'imitation. Il cite d' abord globalement
les vertus de Maire, puis il précise: « que l'amour
des Frères pour Marie les porte surtout à prendre
son esprit et à imiter son humilité, sa modestie,
sa pureté et son amour pour Jésus-Christ ».
Sans s'arrêter sur le fait que « l'esprit»
n'est pas une vertu, ni sur le rang qu'il donne à chacune,
il est plus logique de commencer par l' amour de Jésus,
d'insister sur l'humilité pour terminer ensuite sur
l' esprit.
L'imitation de I'amour de la Mère
et de l'Educatrice de Jésus s'impose aux Frères
pour deux raisons: parce que cet amour est la source de toute
vie spirituelle et qu'il est le moyen nécessaire pour
accomplir efficacement leur tâche apostolique. «
Aimer Dieu, disait le Père Champagnat, aimer Dieu et
travailler à le faire connaître et à le
faire aimer, voilà quelle doit être la vie d'un
Frère » (Vie, p. 502). Ailleurs on lit encore:
«Pour bien élever les enfants , il faut les aimer...
» (ibid. p. 550). Ces deux citations peuvent être
suivies par la phrase dont le biographe fait suivre la première:
«Dans ce peu de mots, sans le savoir, il s'est peint
lui-même et a fait son histoire ». Il manifeste,
en effet, ce même amour envers ses Frères. Illes
aime d'un amour semblable à celui dont Marie les prévient
en leur inspirant de s' engager dans sa Société.
Nul doute qu'il est en accord avec la Mère de Jésus
dont il prescrit aux Frères de suivre I'exemple «
élevant et servant le saint Enfant Jésus »
(Regles communes 1852, p. 16). Par delà son amour maternel,
il pense ici plus encore à l'amour qu'Elle vouait au
Rédempteur. De cette manière il aimait dans
ses Frères les ouvriers que « la Sainte Vierge
a planté dans son jardin » (doc.10, p. 45) pour
qu'il les prépare à leur mission. Partant, cet
amour, à I'instar de celui de Marie pour son Fils,
était plein de respect pour la personnalité
de chacun, comme en témoigne la confiance qu'il sait
leur accorder.
De cette manière il a suscité
dans la communauté de I'Hermitage cet esprit réputé
maria! d' ouverture, de simplicité, de franchise dans
les rapports et de sereine familiarité, convaincu que
telle était l'atmosphère de la Sainte Famille.
Quand il reproche à ses novices leurs récréations
trop bruyantes, il leur rappelle que « la sainte Vierge
était toujours modeste et recueillie, même dans
les délassements qu'elle prenait pour soutenir la nature»
(Vie, p. 72).
Mais la vertu qui lui tenait le plus à
cœur et par laquelle il voulait être le plus conforme
à Marie, c' est sans conteste l'humilité. L'importance
de ce point mérite un examen plus approfondi de la
manière dont notre Fondateur me semblel’ avoir
comprise et pratiquée.
Dans l' exemple de la Servante du Seigneur il ne trouvait
rien, à coup sur, de cet air compassé, misérable
qu'inspirent des auteurs spirituels en vogue à son
époque. L'humilité pratiquée tant à
Bethléem qu'à Nazareth devait être d'
abord ouverture, vérité, simplicité.
Marie, pleinement consciente du rôle qu'Elle avait mission
de remplir, qu'Elle n'a pas choisi, mais accepté par
amour pour le Seigneur, se tenait à la place qui lui
revenait, sans s' estimer ni supérieure ni moindre.
Dieu renverse les superbes; il relève les humiliés
(cf. Magnificat). Dieu lui demande une contribution spéciale
à l’œuvre de la rédemption selon
les modalités que les circonstances lui révéleront.
Elle s'y conformera de tout son être, attentive au moindre
signe: « Marie ... retenait tous ces événements
et les méditait dans son cœur » (Lc.2,19).
Toujours soumise, Elle s'indigne devant l' adolescent qui
« doit être chez son Père » (id.
2,49), devant le grand Fils qui n'agit qu'à«
son heure » (Tn. 2,4), au cénacle, devant les
apôtres désignés par le Sauveur. Mais
Elle n'est pas inactive et prend part au drame qui scelle
le salut du monde et se trouve dans la « chambre haute»
ou se tiennent les apôtres pour recevoir l'Esprit saint.(cf.
Ac.1,1314; 2,1-4).
Dans la « Vie de M.Champagnat »
Frère Jean-Baptiste écrit: « Comme la
sainte Vierge qui a excellé dans toutes les vertus,'
s' est distinguée particulièrement par son humilité
... il voulut que I'humilité, la simplicité
et la modestie fussent le caractère distinctif de ce
nouvel Institut » (p. 408). Puis I'auteur renchérit
par une énumération qui tient plus de la littérature
que de la réalité:
« La première leçon » qu'il donnait
aux postulants « était une leçon d'humilité
»; « le premier livre qu'il leur mettait entre
les mains était le Livre d’ or ou Traité
sur l'humilité »; « l'orgueil était
le premier vice dont il poursuivait la destruction... ».
Ceci, cependant ne doit pas nous laisser penser qu'avant cette
vertu le Fondateur ne mettait pas le présupposé
de l’ amour de Dieu. Dans une prière accompagnant
ses résolutions, nous lisons: «Renversez en moi
le trône de l' orgueil, non seulement parce qu'il est
insupportable aux hommes, mais parce qu'il déplait
à votre sainteté» (O.M.E. do. 6(17), p.
38). Donc on peut en déduire que pour lui l'humilité
commence par l' accueil de Dieu qui fait spontanément
prendre la place de créature vis-à-vis du Créateur,
avec tout ce que cela comporte. On connaît ensuite son
mépris pour toute forme de prétention, de forfanterie
niaise et ridicule. Il faut s' accepter pour ce que l' on
est, semble-t-il dire en avouant dans la prière citée
ci-dessus: «Seigneur, je confesse que je ne me connais
pas ». Jamais sous les louanges il n'a manifesté
quelque prétention; jamais dans les humiliations sa
dignité n'a fléchi. Sans doute intérieurement
cela ne se passait pas sans combats, sil’ on en croit
ses résolutions qui, malgré tout, ne réussissent
pas à supprimer la nature. Néanmoins, timide
par caractère, il n'avait pas de peine à s'effacer,
sans abandonner pour autant les exigences de sa fonction qui
le rendaient capable de tenir tête à l' évêque
aussi bien qu' au préfet. Se sachant appelé
pour s' occuper de gens simples et de pauvres; il savait se
tenir à leur niveau, respectant leur personne et leu
r enseignant à reconnaître leur vraie valeur
indépendante de la condition sociale.
Cette conduite de M. Champagnat peut paraître
naturelle; en fait seule son affection pour 1'humble Servante
du Seigneur lui permit de s'y maintenir et de mettre son ambition
dans la croissance spirituelle en s' altérant à
la source de tout être et non dans une quelconque promotion
dans le domaine de l' avoir. D' ailleurs dans ce domaine il
était préservé par la pauvreté
dont il n' a pas voulu se départir, par la modestie
de sa condition sociale, familiale et personnelle acceptée
sans aigreur ni regret, par la confiance enfin qui lui permit
de ne rien craindre et tout réussir (d. Vie, 2e partie,
chap. 3)
Esprit de Marie
La perfection de l'humilité, du moins
jaugée d' apres l' exemple de Marie, se trouve peut-être
moins dans un grand abaissement spectaculaire que dans la
maniere toute en douceur, sereine et discrète, égale
et naturelle dont elle la pratique. On peut alors parler d'
esprit voire d' esprit de Marie quand le jugement règle
le jeu de l' amour et de 1'humilité.
L' esprit, dit le dictionnaire, est «
l' ensemble des dispositions, des façons d'agir habituelles.
» (Petit Robert, p. 619, co1.2). L'appliquant à
Marie, cette définition peut suggérer comme
caractéristiques: un abandon total, mais tranquille
et confiant, dans la certitude allant de soi d'un indéfectible
amour de la part de Dieu tellement désireux de l' épanouissement
de chaque personne; un attachement réciproque qui pousse
à servir jusqu'à 1'épuisement de ses
possibilités, sans rien retenir pour soi-même;
une sérénité fruit d'un bonheur inaltérable
ou les peines les plus cruelles s' évanouissent; un
respect plein de reconnaissance pour toute créature
sortie des mains prodigues du Créateur;
une soumission joyeuse à la volonté du Seigneur
qui règle toute chose avec amour.
Archétype du genre humain, Marie se
présente comme une personne dont l'agir, le cœur
et tout 1'être appartiennent à Dieu, Lui laissant
même le soin de ses propres intérêts comme
de son accomplissement. Par conséquent, loin d'usurper
ni la place, ni le rang d'une autre personne, Elle n'a de
souci que du véritable bien de ses semblables, selon
la particularité de chacune, car en cela réside
la gloire de l'unique Créateur. Elle est donc le pur
ennemi du mal dans son sens le plus essentiel de destructeur
d'être.
Sans se représenter l' image de la
Vierge en ces traits, ni sous cet angle, on peut dire qu'intuitivement
M. Champagnat la comprenait dans ce sens en cherchant à
I'imiter. Bien que par un cheminement différent, les
idées force que son biographe dégage de sa vie
sont bien celles de l' abandon total à Dieu, de son
souci d' ouvrir à tout être humain le chemin
du salut, de le persuader de s' engager dans cette voie, s'
effaçant ensuite humblement pour ne pas gêner
la liberté de la décision. M.Champagnat témoigne
lui-même dans ses lettres de l' entier dévouement
pour son oeuvre et de l' amour désintéressé
pour ses Frères. « Il n'est aucun sacrifice,
dit-il, que je ne sois prêt à faire pour cette
oeuvre» (L.44, p. 119). Aux heures les plus désespérées
sa réaction n'est pas d'abandonner ses Frères,
mais de « partager toutes leurs infortunes en partageant
le dernier morceau de pain » (L.30,p. 84). Le but qu'il
vise, à l'instar Marie, e'est la béatitude céleste:
«Je prie notre commune Mère de nous obtenir une
sainte mort afin que nous étant entre-aimés
sur la terre, nous nous aimions à jamais dans le ciel.
» (L.79, p. 191). Peut-on mieux« s'efforcer de
lui ressembler, de sorte que tout dans ses actions et dans
sa personne rappelle Marie, retrace 1'esprit et les vertus
de Marie »? (Vie, p. 347)
Rien d'autre que cet esprit n'a pu créer
dans la maison de 1'Hermitage cette atmosphère familiale,
faite de franchise et de simplicité, d'affection mutuelle
sincère et virile, de confiance et d' assurance tranquille,
enfin de joie simple et d' ambition mesurée. C' est
bien ce qu' on peut lire à travers ces lignes enthousiastes,
véritable hymne de louange à Marie, contenues
dans la lettre du 27 mai 1838, à Mgr. Pompallier: «
Marie montre bien visiblement sa protection à 1'égard
de 1'Hermitage. O que le st. nom de Marie a de vertu! Que
nous sommes heureux de nous en être parés! Il
y a longtemps qu'on ne parlerait plus de notre société
sans ce saint nom, sans ce nom miraculeux. Mari voilà
toute la ressource de notre société. »
L.194, p. 393). Qui ne comprend que sous le « nom »
l' auteur désigne la personne et que l' expression:
« nous en être parés » signifie:
nous être mis sous sa conduite? Ces fleurs de rhétorique
expriment, outre sa joie, sa reconnaissance et son amour,
et disent con bien la Mère de Dieu remplit son existence
et combien son désir est ardent qu'Elle continue toujours
à tenir la même place parmi ceux qui poursuivrons
son oeuvre.
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