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Marie dans la Vie de M. Champagant
 

Marie dans la Vie de M. ChampagantLes études sur la dévotion mariale de M. Champagnat ne manquent pas, si bien qu'on peut se demander s'il est utile d'en ajouter pour répéter les mêmes choses. Cependant le même sujet peut être traité de bien des manières diverses si l' on se place à des points du vue différents qui, se complétant les uns les autres, arrivent à mieux le cerner.

Ainsi la présente étude, plutôt que de traiter de ce qu'on entend communément par dévotion, tente de saisir les relations intimes du Fondateur des Frères Maristes avec celle qu'il appelait communément la« Bonne Mère ».

La perspective sera donc davantage psychologique. L’entreprise n'est pas sans risque, car M. Champagnat n'a pratiquement rien livré de sa vie intérieure, mais en confrontant les documents soit entre eux, soit avec les circonstances qui les ont provoqués, des indications se font jour. Une longue fréquentation du personnage pour des recherches en différents domaines permet de comprendre par l'emploi des mots plus qu'ils ne disent.

Il faut aussi tenir compte de l' évolution, car il est certain que les rapports du Fondateur avec Marie n' étaient pas les mêmes au début de son ministère qu'à la fin de sa vie. Cette évolution s'est faite grâce aux événements, principalement les plus douloureux, survenus au long de sa carrière. li ne s' agit pas de transformation, mais d' approfondissement des éléments reçus par la formation, d'intériorisation de pratiques extérieures plus ou moins formalistes vers une intimité des plus étroites.

Dévotion extérieure

Ces dernières sur lesquelles son biographe et beaucoup d' autres après lui, se sont largement étendus, sont toutes les pratiques de dévotion qu'il s'est prescrit pour lui-même et ses disciples. Ces pratiques n'ont rien d'original. Elles sont des réminiscences de la dévotion populaire pratiquée dans sa famille ou sa paroisse natale, d'une part, puis de ce que proposait le règlement du séminaire. Par exemple, dans un séminaire sulpicien « pas un exercice ne commence sans son invocation et presque tous se terminent par le Sub tuum praesidium. Chaque jour on récite, en communauté, le chapelet pour honorer Marie dans ses divers mystères; on célèbre ses fêtes avec le plus de solennité possible... Le mois de mai lui est spécialement consacré. » (J.H. Icard, Traditions du séminaire d Saint-Sulpice, p. 266).
C' est avec ce matériau que M. Champagnat pose la base définitive de sa vie mariale. Ne cherchons pas ailleurs l'inspiration de certaines pratiques, voire de certaines idées qu'il proposera plus tard à ses Frères pour centrer leur vie sur Marie. Des événements dangereux lui suggéreront d' ajouter telle prière, comme le Salve Regina du soir, à l'instar des moines et celui du matin qui deviendra vite une tradition, même s'il peut donner l'impression de ravir Dieu les prémices de la journée.

La pratique des neuvaines dont la grande majorité s' adresse à Marie, prend sans conteste une place importante dans la dévotion du Fondateur. Sans doute que dans les paroisses, à son époque on y recourait souvent, néanmoins le nombre de fois qu'il en prescrivait, témoigne de sa ferveur personnelle et de son souci de faciliter la pratique de la dévotion mariale pour des personnes simples et généralement très occupées. Plus que des prières longues et savantes, il faut à celles-ci des formules simples, qui se retiennent aisément, donc toujours à la portée quand le cœur est tourmenté de quelque peine.

C'est dire que ce sont là, chez lui, des manifestations extérieures d'une attitude plus profonde ou la confiance en Marie se vit dans la simplicité, la familiarité, comme celle d'un enfant vis-à-vis de sa mère.

Présence de Marie

Sans aucun doute, M. Champagnat vivait une dévotion mariale de cette nature. Il n'est que de parcourir ses lettres pour se rendre compte de la familiarité de ses rapports avec Marie.

La lettre du 20 juillet 1839, doc. 259, en donne le ton général. «Outre ce qu'on peut dire à Jésus, que n'a-t-on pas droit de dire à Marie... Dites donc à Marie que l'honneur de sa société exige qu'elle vous conserve chaste comme un ange.» On notera que l'auteur est à moins d'un an de sa mort et qu'il s'adresse à l'un de ses jeunes Frères assailli par la tentation. Certes, huit années plus tôt, le 4 février 1831, pour encourager Frère Antoine, il se sert d'une expression presque choquante: Apres que vous aurez fait votre possible dites à Marie que c' est « tant pis pour Elle si ses affaires ne vont pas ». Dans la même tonalité sont Ies expressions: «Notre bonne Mère »,« Notre commune Mère », tant de fois répétées dans ses lettres. Vis-à-vis de Marie, pas la moindre gêne n' entrave ses rapports. Et plus il se sent proche d'Elle, plus il la sent présente à I'instar d'une personne vivante.

Car ce n' est pas une présence en attente d'honneurs et de louanges, c' est une présence agissante, non pas celle cependant qui vient vous offrir des cadeaux, vous éblouir par des phénomènes sensationnels ou des miracles, une présence au contraire qui propose sa collaboration, qui ne dispense pas d' agir, de mettre tout en oeuvre soi-même pour réussir et d'implorer du secours. « Marie notre commune Mère lui prêtera la main » promet-t-il à Frère Antoine au sujet de Frère Moyse. Et quand il se démène à Paris pour obtenir du Gouvernement I'autorisation légale de son entreprise, il écrit: « Nous remuerons, avec le secours de Marie, ciel et terre... » (à F. François, 20 mai .1838, L.p. C. p. 390)

Cette phrase ne doit cependant pas laisser penser qu'il considère Marie comme à son service. Au contraire, c' est son rôle à lui, que de servir, d' être à son service, de n'être rien d'autre que son serviteur. « Vous savez que je suis votre esclave » (Vie, p. 20) proteste-t-il à Marie dans ses résolutions de 1815.
Ce n'est sans doute pas la spiritualité de Grignon de Montfort dont le « Traité de la vraie dévotion » n' avait pas encore été publié qui l' a mis sur cette voie, mais certainement la formation du Grand Séminaire dirigé par le sulpicien Gardette. Car comment penser que M. Champagnat ne connaissait pas la vie de M. Olier, qu'en fervent disciple il n'ait pas visé I'idéal que lui représentait le fondateur des séminaires sulpiciens? Or celui-ci tenait « la sainte Vierge comme I'inspiratrice, la seule vraie supérieure et le soutien du séminaire de Saint-Sulpice » (I.H. Icard, op. cit. p. 255). On sait en effet que ce dernier prétendait que Ies plans du séminaire, de la construction duquel il s'est senti chargé, lui furent inspirés par la sainte Vierge. Des lors, il considérait ce bâtiment com1l1e « l' ouvrage de Marie » qui devait donc en être « la conseillère, la présidente, la trésorière, la reine et toutes choses » (ibid. p. 265).

Ainsi quand le bâtisseur de la maison de N.-D. de I'Hermitage parle sans cesse de « I'Oeuvre de Marie », le mot ne résonne-t-il pas comme un écho de celui du grand sulpicien? La nuance objective qui sépare un ouvrage matériel d'une oeuvre organique est ici plus apparente que réelle, car dans le mot« ouvrage » M. Olier comprend non seulement le bâtiment, mais aussi la vie dont sa structure doit faciliter le déroulement régulier. Donc, tant d'un côté que de l' autre, on évoque l' action concrète de Marie parmi ses fidèles.

Cette action, le Père Champagnat la tient pour certaine, vu l'insistance avec laquelle il en parle. Outre les 5 lettres ou le mot « oeuvre » apparaît 9 fois seul (doc.6,3 fois ; 11, 2 fois ; 44,2 fois ; 45a et 45b), 3 autres contiennent 1'expression plus explicite: «Oeuvre de Marie ». Le mot désigne le plus souvent la Société de Marie dans son ensemble. Quand M. Champagnat dit que M. Courveille aurait pu causer la ruine d'une « oeuvre que la divine Marie ne soutiendrait pas de toute la force de son bras» (doc. 30, p. 84) c'est bien de la Société de Marie qu'il parle. Faut-il en déduire qu'il exclut la congrégation des Frères, comme pourrait le laisser entendre cette phrase qu'il écrit à M. Cattet (doc.11, p. 46): « La société des frères ne peut pas positivement être regardée comme l' oeuvre de Marie, mais seulement comme une branche postérieure à la société elle-même »? En voulant bien préciser que son intervention concerne ici son activité en faveur des Pères et non de celle des Frères qui ne présente aucune difficulté de ce genre, il ne veut pas dire que dans cette dernière Marie n' est pas intervenue, mais substitue mal encontreusement le mot « oeuvre de Marie » à « Société de Marie ». Dans le lettre de reconnaissance à M. Dumas, curé de St. Martin-la-Sauveté, pour l'envoi d'un postulant, sa pensée ne présente aucune équivoque. «Je vous remercie en même temps, dit-il, de l'intérêt que vous prenez à l’œuvre de Marie. » (doc.142, p. 282). Plus explicite encore est cette phrase de la lettre à Frère Hilarion: « Disons à Marie que c'est beaucoup mieux son œuvre que la nôtre. » (doc.181, p. 368)

Cette affirmation mérite par ailleurs une attention spéciale: elle distingue l' activité de l'homme de celle de Marie. Mises en parallèle, les deux activité visent la même oeuvre et sont en fait subordonnées I'une à l'autre comme li suggère la phrase précédente: « Espérons fortement et prions sans cesse; qui n'obtient pas la prière fervente et persévérante! » Il faut donc en conclure qu'en l'occurrence M.Champagnat seconde les desseins de Marie. Cette idée d'être l'instrument dont Marie se sert pour accomplir son oeuvre est uni conviction fortement ancrée dans son cœur. Elle ne date pas de cette époque (1838), mais remonte à la conception même de la Société de Marie. Le projet de celle-ci serait né d'une inspiration faite à M.Courveille en la basilique du Puy. Quand sur son insistance a vouloir y joindre une branche de Frères, le groupe lui répond de s'en charger, M.Champagnat reçoit cette proposition comme une mission du ciel. Si ses compagnons peuvent ensuite avoir de doutes sur la réussite, vu ses moyens limités, lui, par contre, reconnaissant son indigence, se tourne vers Dieu se mettant à son service: « Me voici Seigneur pour faire votre sainte volonté » (Vie, p. 60). Dans cette relation Marie n'es pas absente. M. Champagnat, bien qu'il ne I'explicite jamais, semble lui donner le rôle d'intermédiaire entre l'homme et Dieu comme on peut le déduire de cette phrase adressée à sa première recrue: «Courage! Dieu vous bénira et la sainte Vierge vous amènera des confrères « (ibid. p. 62).

Ce rôle qu'il attribue à Marie d'être la véritable entrepreneuse de 1'oeuvre, sans doute n' existait alors chez lui qu' au niveau de l' esprit. Des événements bientôt vont 1'imprimer dans tout son être et son agir comme une inébranlable certitude. C'est d'abord, après bien des priées et des neuvaines, 1'arrivée des 8 postulants qu'il croyait amenés par Marie. « Je n'ose refuser ceux qui se présentent, je les considère comme amenés par Marie elle-même » écrira-t-il plus tard à Mgr. De Pins (doc.56, p. 140). C'est ensuite la construction de la maison de l'Hermitage, achevée sans accidents personnels ni blocages financiers. C' est aussi quand, un soir d'hiver, par un acte téméraire de sa part, il encourt le danger de périr dans Ies neiges et qu' après une prière fervente, Marie le sauve de la mort et préserve sa congrégation d'une ruine certaine. C' est encore, à deux reprises au moins, la levée des menaces de suppression de la congrégation brandies par l' administration diocésaine. Enfin la réussite de l' entreprise ou la témérité se jouait de la prudence humaine pourtant bien justifiée, vu la faiblesse des moyens mis en oeuvre. « Quel miracle n'est-ce pas,... dit-il, que Dieu se soit servi de pareils hommes pour commencer cette oeuvre? C'est là, à mes yeux un prodige qui prouve péremptoirement que cette communauté est son ouvrage. » (Vie, p. 408) On ne saurait taxer ces paroles de littérature pieuse, pas plus qu' on ne doit Ies mettre au compte d'un acte délibéré d'humilité, car on Ies sent chargées du souvenir d' événements passés, d' épreuves venant de toutes parts par lesquels l'oeuvre n'a pu passer sans périr que grâce à 1'intervention du ciel. La conséquence logique à tirer de cette constatation, c' est la confiance totale en Marie, le réflexe de recourir à Elle en toute occasion, 1'insistance à recommander d' en faire de même pour Ies moindres choses. TI va même plus loin, jusqu'à remettre dans Ies bras de Marie 1'oeuvre tout entière, son activité de tous Ies instants, sa personne elle-même, sa contentant de lui servir d'instrument. D'ou sa conclusion qu'il exprimera sur son lit de mort: «L'homme n'est qu'un instrument, ou plutôt il n'est rien, c'est Dieu qui fait tout » (Vie, p. 232). Dieu cependant, selon la croyance continuelle de M. Champagnat, veut passer par Marie, c'est pourquoi d'une phrase empruntée qu'il imprègne fortement de sa pensée personnelle, il fera sa maxime: « Tout à Jésus par Marie;
tout à Marie pour Jésus ».

Imitation de Marie

Ce n' est cependant pas là le tout de sa relation mariale. Si l' oeuvre est entre les mains de Marie, 1'instrument dont Elle se sert ne pourra servir plus efficacement qu'en s'adaptant le mieux possible à Elle. Ce n'est certainement pas par un tel raisonnement que M Champagnat conçut la nécessité d'imiter Marie. Bien avant lui de nombreux auteurs spirituels avaient recommandé cette pratique. Il n' est pas impensable 'cependant qu'intuitivement ses relate fréquentes avec Elle aient tant justifié que fortifié ses convictions sur ce point.

En rassemblant les différentes paroles du Fondateur on peut, sans solliciter les textes, mais en essayant d' en saisir leur résonance intérieure, apercevoir quelque chose de sa personnalité. C' est ainsi que je découvre un homme de plus en plus conscient de ses limites qui se trouve engagé dans une aventure hors de ses capacités naturelles, mais dont la réussite est certaine grâce à circonstances étrangères à lui. Dans la sincérité de sa conscience il doit en attribuer la gloire, non pas à lui-même, mais à Celle dont il a toujours sollicité le secours et suivi le plus fidèlement possible les inspirations. Que lui reste-t-il alors d' autre à faire, sinon que de lui livrer sa personne entièrement par un service de plus en plus désintéressé? De la sorte il se trouve, lui serviteur, dans la même position qu'Elle, Servante du Seigneur. Sa raison d'être, comme celle de la Vierge de l'Annonciation, n'est autre que d'être l'outil dont Dieu veut servir pour compléter ce qui manque à l’œuvre de la rédemption (cf. Col, 1,24).

Dès lors Marie se présente à lui sous un autre jour encore: celui de modèle, de lumière balisant sa route. Aussi le thème de l'imitation de Marie vient-il souvent, comme on sait, dans ses exhortations. C'est un autre as de sa dévotion mariale particulièrement apprécié comme condition d' efficacité du genre d' apostolat propre à sa congrégation.

Cette manière de présenter l'imitation de Marie, comme d'ailleurs toute la dévotion mariale de M. Champagnat n'est pas en plein accord avec son biographe, Frère Jean-Baptiste. D'après lui, le Fondateur aurait envisagé l'imitation de Marie comme « le complément des hommages rendus à Mari comme une chose« que l'on (doit joindre) à toutes ces pratiques établies ( l'Institut pour honorer la Mère de Dieu » (Vie, p. 347).

Le désaccord est d'abord dans la définition du mot « dévotion ». Si en croit saint François de Sales: «la dévotion n'ajoute rien, pour ainsi dire, au feu de la charité, sinon la flamme qui rend la charité prompte, active et gente... » (Introduction à la vie dévote, fin du ch.1). Il s'agit donc d'un empressement qui se traduit par des pratiques: des hommages, des prières c'est bien dans ce sens que F. Jean-Baptiste l'entend. Par contre, ici, le terme doit être compris dans un sens plus large désignant la place occupée Marie dans la vie de M. Champagnat.

D' autre part, pour éviter le reproche de sentimentalisme, il est préférable d' envisager la dévotion sous son côté positif, un moyen que nous pouvons utiliser pour affermir la relation qui doit nous unir à Dieu, seul but somme, de toute spiritualité. La dévotion prend alors plutôt le sens dévouement, désignant le fait de se vouer à quelque chose ou quelqu'un f sortir de soi-même et rejoindre Dieu, qui seul fait croître tout être venant de Lui. Chanter les louanges de Marie, lui proteste r d'un amour platonique en attendant passivement son secours est sans doute chose excellente, cependant meilleur encore est de vivre dans son intimité pour accéder plus facilement à celle de son Fils.

En troisième lieu, si F. Jean-Baptiste décrit la dévotion pour ainsi dire de l' extérieur, cette étude cherche à la saisir plutôt de I'intérieur en faisant appel à la psychologie. Or, dans ce domaine tout cloisonnement n' est que théorique. D' ou, séparer l'imitation de la dévotion ne correspond pas à la réalité. Donc, vu sous cet angle, le désaccord est seulement dans la manière d' envisager les choses.

Dans ce même paragraphe, le biographe indique ce sur quoi, d'après les Fondateur, les Frères doivent appliquer I'imitation. Il cite d' abord globalement les vertus de Maire, puis il précise: « que l'amour des Frères pour Marie les porte surtout à prendre son esprit et à imiter son humilité, sa modestie, sa pureté et son amour pour Jésus-Christ ». Sans s'arrêter sur le fait que « l'esprit» n'est pas une vertu, ni sur le rang qu'il donne à chacune, il est plus logique de commencer par l' amour de Jésus, d'insister sur l'humilité pour terminer ensuite sur l' esprit.

L'imitation de I'amour de la Mère et de l'Educatrice de Jésus s'impose aux Frères pour deux raisons: parce que cet amour est la source de toute vie spirituelle et qu'il est le moyen nécessaire pour accomplir efficacement leur tâche apostolique. « Aimer Dieu, disait le Père Champagnat, aimer Dieu et travailler à le faire connaître et à le faire aimer, voilà quelle doit être la vie d'un Frère » (Vie, p. 502). Ailleurs on lit encore: «Pour bien élever les enfants , il faut les aimer... » (ibid. p. 550). Ces deux citations peuvent être suivies par la phrase dont le biographe fait suivre la première: «Dans ce peu de mots, sans le savoir, il s'est peint lui-même et a fait son histoire ». Il manifeste, en effet, ce même amour envers ses Frères. Illes aime d'un amour semblable à celui dont Marie les prévient en leur inspirant de s' engager dans sa Société. Nul doute qu'il est en accord avec la Mère de Jésus dont il prescrit aux Frères de suivre I'exemple « élevant et servant le saint Enfant Jésus » (Regles communes 1852, p. 16). Par delà son amour maternel, il pense ici plus encore à l'amour qu'Elle vouait au Rédempteur. De cette manière il aimait dans ses Frères les ouvriers que « la Sainte Vierge a planté dans son jardin » (doc.10, p. 45) pour qu'il les prépare à leur mission. Partant, cet amour, à I'instar de celui de Marie pour son Fils, était plein de respect pour la personnalité de chacun, comme en témoigne la confiance qu'il sait leur accorder.

De cette manière il a suscité dans la communauté de I'Hermitage cet esprit réputé maria! d' ouverture, de simplicité, de franchise dans les rapports et de sereine familiarité, convaincu que telle était l'atmosphère de la Sainte Famille. Quand il reproche à ses novices leurs récréations trop bruyantes, il leur rappelle que « la sainte Vierge était toujours modeste et recueillie, même dans les délassements qu'elle prenait pour soutenir la nature» (Vie, p. 72).

Mais la vertu qui lui tenait le plus à cœur et par laquelle il voulait être le plus conforme à Marie, c' est sans conteste l'humilité. L'importance de ce point mérite un examen plus approfondi de la manière dont notre Fondateur me semblel’ avoir comprise et pratiquée.
Dans l' exemple de la Servante du Seigneur il ne trouvait rien, à coup sur, de cet air compassé, misérable qu'inspirent des auteurs spirituels en vogue à son époque. L'humilité pratiquée tant à Bethléem qu'à Nazareth devait être d' abord ouverture, vérité, simplicité. Marie, pleinement consciente du rôle qu'Elle avait mission de remplir, qu'Elle n'a pas choisi, mais accepté par amour pour le Seigneur, se tenait à la place qui lui revenait, sans s' estimer ni supérieure ni moindre. Dieu renverse les superbes; il relève les humiliés (cf. Magnificat). Dieu lui demande une contribution spéciale à l’œuvre de la rédemption selon les modalités que les circonstances lui révéleront. Elle s'y conformera de tout son être, attentive au moindre signe: « Marie ... retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc.2,19). Toujours soumise, Elle s'indigne devant l' adolescent qui « doit être chez son Père » (id. 2,49), devant le grand Fils qui n'agit qu'à« son heure » (Tn. 2,4), au cénacle, devant les apôtres désignés par le Sauveur. Mais Elle n'est pas inactive et prend part au drame qui scelle le salut du monde et se trouve dans la « chambre haute» ou se tiennent les apôtres pour recevoir l'Esprit saint.(cf. Ac.1,1314; 2,1-4).

Dans la « Vie de M.Champagnat » Frère Jean-Baptiste écrit: « Comme la sainte Vierge qui a excellé dans toutes les vertus,' s' est distinguée particulièrement par son humilité ... il voulut que I'humilité, la simplicité et la modestie fussent le caractère distinctif de ce nouvel Institut » (p. 408). Puis I'auteur renchérit par une énumération qui tient plus de la littérature que de la réalité:
« La première leçon » qu'il donnait aux postulants « était une leçon d'humilité »; « le premier livre qu'il leur mettait entre les mains était le Livre d’ or ou Traité sur l'humilité »; « l'orgueil était le premier vice dont il poursuivait la destruction... ». Ceci, cependant ne doit pas nous laisser penser qu'avant cette vertu le Fondateur ne mettait pas le présupposé de l’ amour de Dieu. Dans une prière accompagnant ses résolutions, nous lisons: «Renversez en moi le trône de l' orgueil, non seulement parce qu'il est insupportable aux hommes, mais parce qu'il déplait à votre sainteté» (O.M.E. do. 6(17), p. 38). Donc on peut en déduire que pour lui l'humilité commence par l' accueil de Dieu qui fait spontanément prendre la place de créature vis-à-vis du Créateur, avec tout ce que cela comporte. On connaît ensuite son mépris pour toute forme de prétention, de forfanterie niaise et ridicule. Il faut s' accepter pour ce que l' on est, semble-t-il dire en avouant dans la prière citée ci-dessus: «Seigneur, je confesse que je ne me connais pas ». Jamais sous les louanges il n'a manifesté quelque prétention; jamais dans les humiliations sa dignité n'a fléchi. Sans doute intérieurement cela ne se passait pas sans combats, sil’ on en croit ses résolutions qui, malgré tout, ne réussissent pas à supprimer la nature. Néanmoins, timide par caractère, il n'avait pas de peine à s'effacer, sans abandonner pour autant les exigences de sa fonction qui le rendaient capable de tenir tête à l' évêque aussi bien qu' au préfet. Se sachant appelé pour s' occuper de gens simples et de pauvres; il savait se tenir à leur niveau, respectant leur personne et leu r enseignant à reconnaître leur vraie valeur indépendante de la condition sociale.

Cette conduite de M. Champagnat peut paraître naturelle; en fait seule son affection pour 1'humble Servante du Seigneur lui permit de s'y maintenir et de mettre son ambition dans la croissance spirituelle en s' altérant à la source de tout être et non dans une quelconque promotion dans le domaine de l' avoir. D' ailleurs dans ce domaine il était préservé par la pauvreté dont il n' a pas voulu se départir, par la modestie de sa condition sociale, familiale et personnelle acceptée sans aigreur ni regret, par la confiance enfin qui lui permit de ne rien craindre et tout réussir (d. Vie, 2e partie, chap. 3)

Esprit de Marie

La perfection de l'humilité, du moins jaugée d' apres l' exemple de Marie, se trouve peut-être moins dans un grand abaissement spectaculaire que dans la maniere toute en douceur, sereine et discrète, égale et naturelle dont elle la pratique. On peut alors parler d' esprit voire d' esprit de Marie quand le jugement règle le jeu de l' amour et de 1'humilité.

L' esprit, dit le dictionnaire, est « l' ensemble des dispositions, des façons d'agir habituelles. » (Petit Robert, p. 619, co1.2). L'appliquant à Marie, cette définition peut suggérer comme caractéristiques: un abandon total, mais tranquille et confiant, dans la certitude allant de soi d'un indéfectible amour de la part de Dieu tellement désireux de l' épanouissement de chaque personne; un attachement réciproque qui pousse à servir jusqu'à 1'épuisement de ses possibilités, sans rien retenir pour soi-même; une sérénité fruit d'un bonheur inaltérable ou les peines les plus cruelles s' évanouissent; un respect plein de reconnaissance pour toute créature sortie des mains prodigues du Créateur;
une soumission joyeuse à la volonté du Seigneur qui règle toute chose avec amour.

Archétype du genre humain, Marie se présente comme une personne dont l'agir, le cœur et tout 1'être appartiennent à Dieu, Lui laissant même le soin de ses propres intérêts comme de son accomplissement. Par conséquent, loin d'usurper ni la place, ni le rang d'une autre personne, Elle n'a de souci que du véritable bien de ses semblables, selon la particularité de chacune, car en cela réside la gloire de l'unique Créateur. Elle est donc le pur ennemi du mal dans son sens le plus essentiel de destructeur d'être.

Sans se représenter l' image de la Vierge en ces traits, ni sous cet angle, on peut dire qu'intuitivement M. Champagnat la comprenait dans ce sens en cherchant à I'imiter. Bien que par un cheminement différent, les idées force que son biographe dégage de sa vie sont bien celles de l' abandon total à Dieu, de son souci d' ouvrir à tout être humain le chemin du salut, de le persuader de s' engager dans cette voie, s' effaçant ensuite humblement pour ne pas gêner la liberté de la décision. M.Champagnat témoigne lui-même dans ses lettres de l' entier dévouement pour son oeuvre et de l' amour désintéressé pour ses Frères. « Il n'est aucun sacrifice, dit-il, que je ne sois prêt à faire pour cette oeuvre» (L.44, p. 119). Aux heures les plus désespérées sa réaction n'est pas d'abandonner ses Frères, mais de « partager toutes leurs infortunes en partageant le dernier morceau de pain » (L.30,p. 84). Le but qu'il vise, à l'instar Marie, e'est la béatitude céleste: «Je prie notre commune Mère de nous obtenir une sainte mort afin que nous étant entre-aimés sur la terre, nous nous aimions à jamais dans le ciel. » (L.79, p. 191). Peut-on mieux« s'efforcer de lui ressembler, de sorte que tout dans ses actions et dans sa personne rappelle Marie, retrace 1'esprit et les vertus de Marie »? (Vie, p. 347)

Rien d'autre que cet esprit n'a pu créer dans la maison de 1'Hermitage cette atmosphère familiale, faite de franchise et de simplicité, d'affection mutuelle sincère et virile, de confiance et d' assurance tranquille, enfin de joie simple et d' ambition mesurée. C' est bien ce qu' on peut lire à travers ces lignes enthousiastes, véritable hymne de louange à Marie, contenues dans la lettre du 27 mai 1838, à Mgr. Pompallier: « Marie montre bien visiblement sa protection à 1'égard de 1'Hermitage. O que le st. nom de Marie a de vertu! Que nous sommes heureux de nous en être parés! Il y a longtemps qu'on ne parlerait plus de notre société sans ce saint nom, sans ce nom miraculeux. Mari voilà toute la ressource de notre société. » L.194, p. 393). Qui ne comprend que sous le « nom » l' auteur désigne la personne et que l' expression: « nous en être parés » signifie: nous être mis sous sa conduite? Ces fleurs de rhétorique expriment, outre sa joie, sa reconnaissance et son amour, et disent con bien la Mère de Dieu remplit son existence et combien son désir est ardent qu'Elle continue toujours à tenir la même place parmi ceux qui poursuivrons son oeuvre.

 
P Paul Sester
Cahiers maristes n. 8 janvier 1996 p. 29 - 38
 
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