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Marcellin
Saint Marcellin Champagnat - Menu
Marcellin Champagnat, éducateur
 
Paul SESTER, FMS
Cahiers Maristes 16, novembre 2000, pages 5-19

En réfléchissant sur l'ouvre et la personnalité de Marcellin Champagnat, face à d'autres fondateurs de congrégations religieuses enseignantes, une question se pose : comment se fait-il qu'il ait si bien réussi son entreprise ? Cette question n'a rien d'original et peut-être a-t-elle agité votre esprit ne serait-ce qu'à la vue de notre situation présente qui donne tellement l'impression d'un essoufflement de l'élan primitif. En tout cas, déjà vers le milieu du siècle dernier des Pères Maristes se sont interrogés sur le même sujet.

1 - LE PROBLEME

1.1 - COMMENT IL SE POSE :

Le Père Maîtrepierre, un des premiers Pères Maristes qui a fait des recherches sur les origines de la Société de Marie, disait : " Le Père Champagnat avait en effet tout ce qu'il fallait humainement pour empêcher la réussite de son entreprise. "1 De même le Père Terraillon qui avait bien connu M. Champagnat pour l'avoir secondé pendant 14 mois à l'Hermitage, d'août 1825 à la Toussaint 1826, a fait la réflexion suivante : " Le Père Champagnat réunit des Frères pour les former et il ignorait ce qu'il leur enseignait. Il leur apprenait à lire et il ne savait pas lire, à écrire et il ne savait pas observer les règles de la grammaire en écrivant. "2

C'est bien la réputation qu'avait M. Champagnat parmi le clergé de son entourage. Le curé de Marlhes, M. Allirot, disait un jour à Frère Louis : " Votre supérieur est un homme sans expérience, sans capacités, sans intelligence. "3

On ne lui a d'ailleurs pas caché ce que l'on pensait de lui. Le Père Mayet, autre Père Mariste du début, rapporte que quelqu'un aurait dit au Père Champagnat : " Comment voulez-vous qu'on approuve vos Frères ? Vous êtes leur maître, par conséquent censé plus instruit qu'eux et vos lettres ne sont pas françaises. "4

On sait, en effet, que durant son âge scolaire il n'a pas fréquenté l'école par aversion du maître, et ne s'est mis aux études qu'à l'âge de 15 ans, quand il avait décidé de se faire prêtre. Lui-même avoue dans une lettre au Roi, Louis-Philippe, n'être parvenu " à savoir lire et écrire qu'avec des peines infinies, faute d'instituteurs capables ".

Et c'est lui, justement qui se met en tête de fonder une congrégation d'instituteurs.

L'étonnant, c'est qu'il a réussi, même au-delà de ce qu'on pouvait attendre, au-delà de ce que lui-même attendait de son entreprise. " Un prompt succès, en peu d'années, a justifié mes conjectures et dépassé mes espérances "5, écrit-il dans la même lettre. La réussite est d'autant plus remarquable que d'autres prêtres, à la même époque, ont essayé semblable entreprise et n'ont pas pu la mener loin, bien que sur le plan de la culture intellectuelle ils aient été mieux nantis. Je pense à M. Douillet de La Côte-Saint-André, à M. Rouchon, curé de Valbenoite, à M. Mazelier à Saint-Paul-Trois-Châteaux. M. Querbes, lui-même, à Vourles n'a pas connu le rapide accroissement dont Notre-Dame de l'Hermitage a bénéficié.

1.2 LES DONNEES DU PROBLEME AU NIVEAU DES PERSONNES :

D'autre part, si pour ce qui regarde l'instrument, c'est-à-dire sa propre personne, les chances de réussite étaient bien minces, elles n'étaient pas plus épaisses du côté du matériau disponible, à savoir les jeunes gens qui lui sont arrivés. Les premiers qui sont venus, tant à Lavalla d'abord qu'à Notre-Dame de l'Hermitage ensuite, il saute aux yeux qu'ils ne possédaient pas, sauf l'une ou l'autre exception, le bagage intellectuel qui les désignait d'emblée pour une carrière enseignante. Le premier, Jean-Marie Granjon, disait lui-même à M. Champagnat, dès le premier contact, qu'il ne savait pas lire. Le 4ème Frère, Antoine Couturier, nous est présenté comme " un jeune homme bon et pieux, mais sans aucune instruction ".6 Frère Jean-Baptiste, le biographe de M. Champagnat, fait remarquer par manière d'excuse que " les jeunes gens qui étaient alors (en 1826) dans la maison, venaient des montagnes et, pour la plupart, sans savoir ni lire ni écrire "7 Le registre des entrées, commencé en 1822, corrobore cette opinion en notant presque sous chaque nom : " ne sachant ni lire, ni écrire ", ou " sachant un peu lire et écrire ".

Ce sont ces gens-là que le Fondateur, après une formation souvent de moins d'une année, pendant laquelle d'ailleurs ils passaient de longues heures à des travaux manuels, envoyait faire l'école dans les villages des environs. M. Courveille qui s'est occupé durant plus d'une année de la formation de ces jeunes pour aider M. Champagnat, lui reprochait " de recevoir trop facilement toutes sortes de sujets dont la plupart se retiraient après avoir fait de grandes dépenses à la maison, de ne pas assez former les Frères à la piété et aux vertus de leur état, de les occuper trop aux travaux manuels et de négliger leur instruction, enfin d'être trop bon et trop indulgent et, par là même, de laisser faiblir la discipline et la régularité. "8 Bien que certains de ces reproches soient injustifiés, il n'en reste pas moins que ceux qui touchent la formation de futurs enseignants dénoncent une réalité que l'on cherchera positivement à corriger, d'abord en engageant un maître d'école expérimenté dans l'enseignement, puis par des cours pendant les vacances.

Néanmoins, malgré cette faiblesse intellectuelle, il faut tout de même convenir que dès le début les Frères ont connu le succès. Frère Jean-Baptiste, après avoir rapporté comment M. Champagnat formait les Frères pour la catéchèse, conclut : " En peu de temps il eut plusieurs Frères qui furent de bons catéchistes et qui réussirent dans ce ministère au-delà de ses espérances. "9. Le même auteur constate au sujet de Frère Jean-Marie qu'au bout d'une année " comme il était passablement formé et qu'il avait un grand zèle et un grand dévouement ", il était capable de remplacer l'instituteur qu'on avait engagé pour tenir l'école de Lavalla tout en formant les Frères à l'enseignement, si bien que la bonne tenue de l'école et l'instruction des enfants n'eurent pas à souffrir de ce changement. De même à l'école de Marlhes, " A leur arrivée les Frères avaient trouvé les enfants dans une profonde ignorance et une année s'était à peine écoulée que la plupart de ces enfants savaient lire, écrire et calculer, et, ce qui est bien plus précieux, savaient par cour les quatre parties du catéchisme. "10 De plus, les enfants de cette école étaient si bien élevés qu'ils ont impressionné le maire de Saint-Sauveur, M. Colomb de Gaste qui demanda d'avoir de ces maîtres pour son école communale.

2 - LA SOLUTION

Il y a donc lieu de se demander par quel prodige l'humble vicaire de Lavalla sut former en si peu de temps des jeunes gens de la campagne, intellectuellement à peine dégrossis pour en faire des maîtres d'école qui " se distinguèrent tous par leur zèle pour l'instruction chrétienne des enfants et par un talent particulier pour les former à la vertu ? "11 C'est à cette question que je vais à présent m'efforcer de répondre.

2.1 - EDUQUER PLUS QU'INSTRUIRE

Il faut tout d'abord considérer que M. Champagnat n'a jamais prétendu former des professeurs savants. Ce qu'il voulait, ce sont des éducateurs. D'après son biographe, il s'est exprimé très clairement sur ce point. " S'il ne s'agissait, disait-il, que d'enseigner les sciences humaines aux enfants, les Frères ne seraient pas nécessaires, car les maîtres d'école suffiraient à cette tâche. Si nous ne prétendions que donner l'instruction religieuse, nous nous contenterions d'être de simples catéchistes, de réunir une heure chaque jour les enfants et de leur faire répéter les vérités chrétiennes. Mais notre but est de faire mieux : nous voulons élever les enfants, c'est-à-dire les instruire de leurs devoirs, leur apprendre à les pratiquer, leur donner l'esprit, les sentiments du christianisme, les habitudes religieuses, les vertus du chrétien et du bon citoyen. Pour cela il faut que nous soyons instituteurs, que nous vivions au milieu des enfants et qu'ils soient longtemps avec nous. "12

Bien sûr cela suppose tout de même de commencer par apprendre la lecture et l'écriture, ainsi que les éléments de la science, et pour former de bons citoyens, de savoir se tenir en société. Mais ces bases doivent permettre de construire l'édifice, non pas le remplacer, car elles ne sont que les moyens. Le but est d'assurer son salut, ce qui demande, il est vrai d'avoir certaines convictions et certaines habitudes de vie qui supposent une culture qui ne s'acquiert et ne se soutient que par l'enseignement. Cet enseignement, M. Champagnat n'a pas manqué de le transmettre à ses disciples, mais non pas par de savants exposés théoriques, mais par la pratique et l'exemple, en vivant avec eux. Dire que l'exemple était un point fort de la méthode éducative de M. Champagnat, n'a certainement rien d'exagéré. Les témoignages que nous possédons des premiers Frères le soulignent avec admiration. Commande ou propose-t-il quelque chose, il est au premier rang des exécutants. La communauté des Frères n'a pas deux années d'existence qu'il quitte les commodités du presbytère pour aller les rejoindre dans leur dénuement. S'agit-il d'améliorer, d'agrandir, voire de construire leur habitation de leurs propres mains par manque de ressources, il est à la tête des ouvriers.

Evidemment pour pouvoir le faire, pour être capable de donner partout l'exemple et disposer la troupe à le suivre, il lui fallait des qualités personnelles qui ne sont généralement pas également partagées. Par conséquent la solution du problème réside principalement dans la personnalité de M. Champagnat, dans sa solidité peut-on dire, dans son " heureux caractère " dont parle Frère Jean-Baptiste, dans le don de soi pour les autres et finalement son amour de Dieu. Ces quatre aspects méritent d'être mis en lumière à l'aide des données que nous fournit l'histoire de sa vie.

2.2 - LA SOLIDITE DE SA PERSONNALITE

Le mot " solidité " tel qu'il faut l'entendre ici, désigne à la fois son jugement sûr et son courage d'entreprendre sans hésitation ni crainte. Il fait partie de ces personnalités fortes auprès desquelles on se sent en sécurité, dont on ne craint pas d'emboîter le pas, le voyant cheminer sur une terre ferme dans une direction sans ombres ni détours. Il ne tarde pas d'en donner des preuves en montrant qu'il n'a pas peur de prendre des décisions qu'il a le courage ensuite d'exécuter sans hésitation. Tout jeune encore il jugea son maître d'école, peu respectueux de la personne de l'élève, incapable de bien éduquer selon sa manière de concevoir cette tâche et par conséquent décide péremptoirement de ne plus fréquenter son école. Au juste à quel niveau s'est-il arrêté ? jusqu'où la famille et sa curiosité personnelle ont-elles remédié par la suite au manque de connaissances élémentaires, sa biographie ne le dit pas. Toujours est-il que son père, non dépourvu de culture et jadis commerçant de tissus, renseigna sans doute ses fils sur une foule de choses, notamment sur le moyen de faire fructifier l'argent par l'élevage d'animaux domestiques et du coup Marcellin qui ne recule devant rien, s'est lancé dans un petit commerce de moutons. Mais quand il comprit que Dieu voulait qu'il soit prêtre, il décida de suivre cet appel au prix de son entreprise et s'y prépara sans délai, malgré les obstacles qu'on lui fit entrevoir. Et quand l'occasion s'est présentée, par le projet de fondation de la Société de Marie, d'y joindre la branche de Frères catéchistes, il emporta l'accord de ses compagnons décontenancés, puis sans tarder, dès que la possibilité se présenta, son assurance et son courage le lancèrent dans l'aventure qu'il poursuivit contre vents et marées, par delà les heures sombres où tout semblait s'acharner contre lui. Quand son ouvre est mise en péril et les Frères dans l'inquiétude pour leur avenir, il les réconforte et leur dit de ne rien craindre, qu'il partage toutes leurs infortunes et jusqu'au dernier morceau de pain13. La même assurance lui fait affronter les menaces suscitées par la révolution de 1830 : " Ne vous épouvantez pas, nous avons Marie pour défense " écrit-il à Frère Antoine14. Bref, sa ténacité le fait triompher de tant de faits de cette nature, au moyen de son savoir-faire et de sa confiance en la Providence..

Celui concernant le changement de la manière d'épeler les consonnes et l'adoption des bas de drap, met de plus en évidence son sens pédagogique. Contre le gré des Frères, le Fondateur leur impose sa méthode qu'il juge plus efficace et la leur fait accepter par une certaine mise en scène où se révèle sa méthode de convaincre au moyen d'une application concrète.15 On ne trouve pourtant pas chez lui ce qu'on peut qualifier de théorie de l'éducation, mais des principes pratiques, inspirés par le bon sens, des vues sur les situations présentes qui dénotent un jugement perspicace et sûr. Il possède en effet la sûreté d'appréciation qui lui fait entrevoir assez rapidement la solution juste au problème du moment qu'il met ensuite en pratique sans délai.

M. Champagnat quitta le séminaire avec trois certitudes : la jeunesse est négligée quant à l'éducation chrétienne ; seuls des religieux éducateurs peuvent efficacement porter remède à cette carence ; or il est chargé par ses compagnons de susciter de tels instituteurs. " Et dès le premier jour qu'il fut à Lavalla, nous dit Frère Jean-Baptiste, il s'occupa de l'institution des Frères. "16 Admettons avec le Père Bourdin17 que l'expression " premier jour " n'est pas à prendre à la lettre, mais dans un sens plus large, pouvant s'étendre sur plusieurs jours. M. Champagnat vient à Lavalla le 15 août ; le 6 octobre il rencontre Jean-Marie Granjon ; le 28 octobre il administre le jeune Montagne ; puis il retourne auprès de Granjon pour l'engager à devenir le premier membre de la congrégation. Début novembre il invite Jean-Baptiste Audras à faire de même. Dès lors il s'agit de leur fournir une maison, de l'acheter, de la meubler du strict nécessaire et quelque six semaines plus tard il peut les installer dans cette demeure. Pendant ce temps ses compagnons de séminaire qui se sont promis de fonder la Société de Marie n'ont pas fini de réfléchir sur leur projet dans l'attente d'un événement favorable pour sa réalisation concrète. M. Champagnat, jugeant sa partie plus urgente, provoque l'occasion, car il est d'un tempérament pour qui l'exécution d'une décision prise ne peut être différée. D'ailleurs, en l'occurrence, il aurait d'autant moins d'excuses qu'il se sent en possession du moyen : son tempérament de rassembleur d'hommes.

2.3 - UN " HEUREUX CARACTERE "

Frère Jean-Baptiste esquisse son portrait moral par ces quelques mots : " Sous des formes un peu dures et un extérieur qui avait quelque chose de sévère, il cachait le plus heureux caractère. Il avait l'esprit droit, le jugement sûr et profond, le cour bon et sensible, les sentiments nobles et élevés. Son caractère était gai, ouvert, franc, ferme, courageux, ardent, constant et toujours uniforme ". Et quelques lignes plus loin le même auteur précise : " C'est à son caractère gai, ouvert, facile, prévenant et conciliant que le Père Champagnat doit une grande partie de ses succès dans le saint ministère et dans la fondation de son Institut. Ses manières simples et affables, sa franchise et l'air de bonté qui étaient répandus sur sa figure, lui gagnaient les cours."18 La répétition des épithètes : gai, ouvert, peuvent d'autant moins échapper qu'on les retrouve dès le chapitre 4 de la première partie parlant de : " Son caractère gai, franc, ouvert, son air simple, modeste, riant, bon et noble tout à la fois. "19 Joints à la noblesse, au sérieux du comportement, ces traits dénotent une personnalité qui s'impose assez vite à ceux qui l'approchent. Si la réserve tenait à distance au premier abord, elle cédait bientôt la préséance à l'affection respectueuse de plus en plus profonde. Au petit séminaire, timide les premiers jours et gêné par son allure campagnarde, il fera bientôt partie de la " bande joyeuse " dont, comme on l'imagine aisément, vu sa tendance à se produire, il n'était probablement pas le dernier. Ses résolutions de retraite, marquant une reprise sérieuse, en laissent manifestement des traces. En 1812, il s'impose de " fuir les mauvaises compagnies " et demande au Seigneur de lui donner la vertu d'humilité que d'après le contexte, il semble plutôt comprendre comme un certain effacement devant les camarades. En effet, les années suivantes, outre l'orgueil, c'est sa tendance à trop parler qu'il vise à juguler. " Je ne parlerai pas . sans nécessité ; je tâcherai pendant mes récréations de moins me répandre en paroles . ; de combattre la médisance. ; de ne pas parler à mon avantage.. ; d'être plus recueilli et moins dissipé. "20 Si l'écriture lui paraissait pénible, comme en témoigne le nombre restreint de ses lettres et de ses écrits, par contre il devait se sentir à l'aise dans la parole moins exigeante pour la correction du langage.

Cette facilité de parole ne pouvait cependant que renforcer l'influence qu'il exerçait sur ceux qui le fréquentaient. Les rapports des Frères laissent entrevoir qu'elle était grande. " Il était ferme, oui, certes, confie l'un d'eux, Frère François, nous eussions tous tremblé au seul son de sa voix, sous un seul de ses regards,. mais il était surtout bon, il était compatissant, il était père. Un mot, le même mot plusieurs fois répété, mais dit par lui, il descendait jusqu'au fond du cour. "21 Il n'est que de se rappeler l'épisode de l'élection par laquelle M. Courveille pensait pouvoir prendre la place de supérieur en supplantant M. Champagnat. Par deux tours de scrutin, malgré l'intervention sans ambiguïté de ce dernier, celui-ci " avait encore obtenu à peu près toutes les voix. "22 Non moins significative est la réaction des Frères lorsqu'après sa maladie de 1826, il apparaît dans la salle de communauté. " C'est notre bon Père " s'écrient-ils, bravant le sérieux de la coulpe qui se faisait alors et M. Courveille qui la présidait23. Faut-il encore rappeler cet autre fait qui se situe durant la dernière maladie de M. Champagnat, montrant la profonde affection qu'il a su gagner de la part de ses Frères. " On s'ingéniait pour trouver quelques moyens de le soulager et de lui faire plaisir. Les Frères et les novices évitaient avec un soin extrême de faire le moindre bruit autour de sa chambre et bien qu'on eût tapissé les corridors et les passages, ils quittaient tous leurs souliers quand ils arrivaient près de là. M. Bélier, missionnaire de Valence qui se trouvait à cette époque à l'Hermitage, était émerveillé de tant d'attention, de tant de soins et de tant d'attachement. "24

La vénération dont le Fondateur fut l'objet de la part des Frères montre pertinemment combien la formation qu'il leur donnait les imprégnait. Répliquant au curé de Marlhes, Frère Louis défend la réputation de son supérieur en affirmant : " Tout le monde le regarde comme un homme sage et savant, et nous, les Frères, nous le regardons comme un saint ."25 Cet éloge, M. Champagnat ne l'avait certainement pas usurpé, lui qui s'est donné sans réserve et sans ménagement de sa propre personne.

2.4 - UN ALTRUISME JUSQU'A L'OUBLI DE SOI

L'ardeur au travail, le courage d'entreprendre, l'habileté manuelle, bref tout son avoir et son être, M. Champagnat l'a mis au service de son ouvre au détriment de ce qu'il pouvait légitimement retenir pour lui-même. " S'appliquer à l'étude, instruire et former ses Frères, faire sa correspondance, suivre toutes les parties de l'administration de son Institut, visiter les écoles, élaborer, étudier, méditer les règles qu'il voulait donner à sa communauté, rendre raison à toutes sortes de personnes qui avaient des affaires à traiter avec lui, voir les Frères et les postulants en particulier pour leurs besoins et leur conduite personnelle, telles étaient les occupations qui remplissaient sa journée, ou plutôt qui ont rempli toute sa vie, épuisé ses forces, usé sa forte constitution et qui l'ont conduit au tombeau avant le temps. "26 Tel un chef d'entreprise, il se devait sans doute d'avoir l'oil à tout pour le bon fonctionnement de l'ensemble, mais aussi parce qu'il était ennemi des demi-mesures, incapable de prendre des loisirs quand une affaire était à régler, moins encore de ne rien faire, enfin parce qu'il avait la conviction que Dieu le lui demandait. Ne disait-il pas un jour : " J'aurais bien pu être tranquille dans une petite paroisse, au lieu d'être continuellement accablé par le gouvernement de la Société, mais la gloire de Dieu et le salut des âmes demandent de moi ce travail. J'aurais de même, moi, pu rester dans ma famille, en travaillant au lieu de tant de peines, de sollicitudes et de voyages qu'occasionnent le gouvernement et la direction des Frères, mais Dieu le veut ainsi et je suis content. "27

Son contentement venait, dit-il, de son accomplissement de la volonté de Dieu, mais plus directement du fait de répondre de la sorte à l'affection pour ses semblables et les enfants tout particulièrement, à l'affection pour ses Frères si généreux à correspondre à leur appel du Seigneur pour le service d'autrui. L'amour authentique qu'il portait à ses Frères était fort, à l'instar de son tempérament, sans mièvrerie, ni pure sentimentalité. Les 55 lettres aux Frères et les 15 circulaires qui nous ont été conservées disent ou du moins laissent transparaître son affection sans distinction de personnes, bien qu'il eût, selon le témoignage de Frère Laurent " beaucoup à souffrir de tant de différents caractères et de certains esprits bizarres qui étaient très difficiles à conduire. "28 On note pourtant dans ces lettres qu'à l'adresse directe au correspondant le verbe " aimer " n'est jamais employé, mais remplacé par les substantifs : " affection ", " attachement ", tandis que pour un tiers l'amour est explicité. Par exemple, la finale de la lettre à Frère Théodoret s'énonce ainsi : " A Dieu, mon cher ami, ne doutez pas de mon attachement pour vous. Mes amitiés au bon Frère directeur que j'aime aussi. "29 Frère Dominique qui par sa continuelle insatisfaction devait donner sur les nerfs, reçoit ce mot bref et tendre, mais chargé de sous-entendu : " Vous m'aimez, je puis vous assurer que vous êtes bien payé de retour. "30

Non moins parlant pour les Frères était certainement le fait que le Fondateur était le plus souvent possible avec eux. La première communauté n'avait pas vécu deux années seule qu'il vînt partager sa demeure. " Il aimait ses Frères comme ses enfants et son cour de père lui disait qu'il devait être au milieu d'eux, vivre avec eux, comme eux, partager leur indigence,. se soumettre comme eux à toutes les exigences de la vie religieuse. "31 Pour mesurer toute la valeur de ce geste, il n'est que de considérer la grandeur de la dignité du prêtre que le séminaire de Saint-Sulpice inculquait à ses élèves. D'après Jean Eudes, " le moindre prêtre est supérieur à Louis XIV ", il est " le coadjuteur du Père céleste dans sa génération du Fils ".32 On ne s'étonnera donc pas que les ecclésiastiques ayant trouvé M. Champagnat sur l'échafaudage, la truelle à la main, se soient indignés. La nécessité, sans doute, selon sa manière de voir, pour être avec les pauvres, mais surtout la satisfaction d'être avec ses Frères, ne lui paraissaient pas moins reproduire l'image du Christ choisissant les conditions humaines les plus humbles. La seule concession qu'il faisait à son rang sacerdotal était de manger seul à une table, à part, au réfectoire des Frères, mais ne se séparait pas d'eux pendant les récréations, se mêlant même à leurs jeux, les amusant parfois par des réparties pleines d'humour. Une telle conduite ne pouvait manquer de lui gagner les Frères et lui permettre d'avoir une action prégnante sur eux.

Qu'une vie tellement donnée demande un effort sur soi de maîtrise et même de sacrifice est évident. M. Champagnat trouvait néanmoins dans son caractère altruiste un tremplin qui le projetait dans cette direction. Car ce n'était pas seulement ses Frères auxquels il se sentait lié qu'il entourait de son affection, les enfants quels qu'ils fussent et particulièrement les plus démunis trouvaient une large place dans son cour. La phrase : " Je ne puis voir un enfant sans éprouver l'envie de lui faire le catéchisme, sans désirer de lui faire connaître combien Jésus-Christ l'a aimé. "33 est devenue célèbre. Aussi, quand il rencontrait, errant dans les rues, des enfants qu'il soupçonnait sans éducation chrétienne, se disait-il en lui-même : " Pauvres enfants, que je vous porte compassion ! "34 Ces paroles ne restaient pas chez lui lettre morte, il les traduisait en actes en accueillant à l'Hermitage, outre des vieillards sans assistance, des enfants plus ou moins abandonnés comme pensionnaires, selon le témoignage de son " Livre des comptes ".

Cette attitude, il tenait à ce que les Frères la manifestent à leur tour à l'égard des enfants dont l'éducation chrétienne leur était confiée. Car, pour lui, la vocation du Frère n'est pas un métier, mais un ministère qui requiert d'une façon particulière l'amour des enfants. " Pour bien élever les enfants, ne cesse de dire M. Champagnat, il faut les aimer et les aimer tous également. "35 Les Frères n'avaient, certes, pas de peine à le comprendre et à le mettre en pratique. Il leur suffisait de copier l'exemple qu'il leur donnait par sa manière d'agir journalière au milieu d'eux. Son but était de leur communiquer l'ardeur apostolique dont il était pénétré. " Faire connaître et aimer Jésus-Christ, voilà la fin de votre vocation et le but de l'Institut. " Dès lors on peut comprendre pourquoi certains Frères n'ont bénéficié que de quelques mois, voire quelques jours de séjour au noviciat de l'Hermitage, tandis que d'autres y restaient plus d'une année. C'est qu'il n'existait pas un programme qu'il fallait assimiler, mais il était indispensable de faire preuve d'un zèle suffisant pour l'apostolat, d'une ardeur intérieure assez grande pour enflammer les jeunes.

2.5 - UN AMOUR DE DIEU DE PLUS EN PLUS INTENSE

En effet, selon la pensée de M. Champagnat qui transparaît dans toute sa manière d'être, la condition nécessaire et suffisante pour réussir dans l'éducation chrétienne des enfants n'est pas de posséder une grande science, mais d'avoir un ardent amour de Dieu. " Pour bien élever les enfants, disait le Père Champagnat, il faut aimer ardemment Jésus-Christ. "36

Rien de plus évident que l'amour pour le prochain, surtout le plus démuni, ne puisse se soutenir s'il n'est pas animé par un authentique amour de Dieu qui, chez M. Champagnat constituait le moteur de toute son activité, partant l'ultime secret de sa réussite. Il n'est que de consulter les témoignages donnés par les Frères qui l'ont connu, par exemple sur sa confiance en la Providence dans les moments difficiles, sur ses attitudes en célébrant l'eucharistie, pour se convaincre de son intimité de plus en plus étroite avec Dieu. La fin de sa vie le trouve, à n'en pas douter, sur le seuil de la mystique.

Il est non moins vraisemblable qu'à partir du milieu de sa carrière, vers 1834, au sortir des grandes difficultés, la conviction s'était faite en lui d'avoir été choisi par Dieu pour être son instrument dans la fondation de l'Institut. Que ce soit par l'intermédiaire de Jésus ou de Marie, selon ses dires, n'importe nullement. Quand une troupe de 8 postulants se présente après qu'il eut fait d'instantes prières à Marie pour que son oeuvre ne s'épuise pas " comme une lampe qui n'a plus d'huile ", ces sujets lui " paraissent visiblement amenés par la Providence ".37 Quand un soir de février 1822, sur le point de périr avec son compagnon, Frère Stanislas, sur le flanc d'une montagne, la nuit, dans une tempête de neige, une lueur inespérée les sauve après une prière fervente à Marie, c'est Elle encore, d'après l'aveu du Père " qui les avait arrachés à une mort certaine "38 qui aurait été fatale pour l'avenir de l'ouvre. Quand, lors de la construction de la maison de l'Hermitage, les ouvriers furent préservés de plusieurs accidents mortels, il ne doutait pas que la " Bonne Mère " veillait. Dans d'autres cas du même genre qui mirent en péril la survie de la congrégation, M. Champagnat voyait l'intervention du ciel, comme il le fit observer au Frère qui lui disait son regret de le perdre : " N'est-ce pas la divine Providence qui a tout fait chez nous ? qui nous a tous réunis, qui nous a fait triompher de tous les obstacles ? "39 Il ne pouvait laisser entendre plus clairement qu'il se considérait seulement comme l'instrument dont Dieu s'est servi pour réaliser les desseins de sa divine volonté.

Cette assurance, loin de refroidir son ardeur, le stimulait au contraire à s'y consacrer plus complètement, jusqu'à l'oblation totale de sa vie, puisque Dieu lui faisait l'honneur de le choisir et de lui témoigner tant d'amour en le prenant à son service.

Au contact d'une telle personnalité, rayonnante aux yeux des Frères de prestige et de vertu, qui savait captiver ses disciples, leur transmettre par sa parole et, d'une manière plus convaincante encore par l'exemple irrécusable de sa vie, le feu dont il était embrasé, comment pouvaient-ils ne pas se sentir attirés dans son sillage ? D'autant plus qu'ils y trouvaient la réponse à leur grande préoccupation de faire leur salut. Les biographies de quelques-uns des premiers Frères montrent en effet très explicitement que tel était le principal motif de leur engagement dans l'Institut. D'autre part, fils de familles paysannes et nombreuses pour la plupart, ils découvraient dans la fonction d'éducateurs une issue valorisante de leur modeste condition. Sans donc briller par le savoir, ce qui demande de longs efforts et des dons que certains ne possédaient pas, ils ont pu se faire apprécier comme semeurs d'une graine prometteuse d'avenir tant religieux que social.

Il est incontestable que l'impulsion transmise par M. Champagnat, par toute sa vie, l'esprit qu'il leur a communiqué s'est répercuté dans l'action de ses disciples et les a marqués de son empreinte, caractéristiques auxquelles la congrégation doit sa réussite et dont elle garde encore la trace.

CONCLUSION

Pour se convaincre de ce succès rien n'est plus éloquent que les statistiques. Dans les " Annales de l'Institut "40, Frère Avit en donne un aperçu sans pouvoir cependant préciser les chiffres. " Le registre des vêtures, dit-il, constate que depuis le 2 janvier 1817, le vénéré Fondateur avait donné l'habit religieux à 401 novices. Mais,.ce registre ne fut établi qu'en 1829 et le nom de ceux qui étaient déjà sortis n'y figure pas. Nous pouvons, sans sortir du vrai, élever à 421 le nombre des novices reçus à la vêture par le bon Père. Le registre mortuaire atteste que depuis le même jour, 49 Frères ou novices étaient entrés dans leur éternité. " Mais, quant à préciser finalement combien de Frères l'Institut comptait le jour de la mort du Fondateur, l'annaliste avoue ne pas être en mesure de le faire. Cependant, d'après les renseignements qu'il possède, il estime ce nombre aux environs de 280, ce qui laisse supposer que 91 Frères ont quitté l'Institut du vivant du Fondateur.

Par ailleurs des listes nominatives conservées dans les archives donnent des chiffres assez précis. De 2 lors de la fondation, le nombre des Frères n'est encore que de 8 début mars 1822, mais il est de 40 en 1825 et passe, en 1837, à 162. Donc à partir de l'arrivée des 8 postulants, en mars 1822, la congrégation s'accroît progressivement jusqu'en 186041. Sans aligner les statistiques de chaque année, celles de 1880, peuvent servir d'exemple. Uniquement dans l'ensemble des deux Provinces de l'Hermitage et de Saint-Genis, 72 jeunes ont pris l'habit, 40 novices ont prononcé des voux temporaires et 23 Frères se sont engagés par des voux perpétuels. Enfin, le plus grand nombre de Frères vivants dans l'Institut n'atteint pas 10.000 en 1968-69.

Le nombre des écoles tenues par les Frères témoigne autant de la réussite de l'ouvre de M. Champagnat, du fait que les Frères n'y soient envoyés que sur la demande des paroisses ou des communes. Or ces demandes ont toujours été plus nombreuses que les réponses positives qu'on a pu leur faire. Il n'est que de lire les lettres de M. Champagnat pour se rendre compte de ses regrets de ne pouvoir répondre à l'appel des enfants dont l'éducation restait en souffrance, et des peines pour se défendre des sollicitations trop nombreuses et des plus pressantes parfois. Le 4 décembre 1838, il écrit à M. Faure, curé de Villeurbanne : " Il nous est bien pénible de nous trouver actuellement dans l'impossibilité de seconder votre zèle ; "42 De même à M. Limpot, curé de Cosne-sur-l'oil, le 17 février 1839 : " C'est avec beaucoup de douleur que nous nous voyons obligés d'ajourner les demandes trop nombreuses des pasteurs zélés qui nous honorent de leur confiance. "43 Le 8 avril 1839, il confie au jeune Frère Marie-Laurent qui se trouve à Saint-Pol-sur-Ternoise : " Nous avons fait deux établissements depuis celui de Saint-Pol, je devrais plutôt dire qu'on nous a arraché des Frères pour deux communes. "44  Au total il avait fourni des Frères pour 53 écoles, mais il a dû les retirer de 5 d'entre elles, de sorte qu'il en restait 48 au moment de sa mort. Inutile de dire que ce chiffre n'est allé qu'en augmentant le long des années.

Parler de réussite à propos de l'ouvre de M. Champagnat n'est donc, à la vue de ces données, nullement déplacé. Certes, il ne convient pas de faire des comparaisons désobligeantes avec d'autres fondateurs. Ce que l'on peut dire, c'est que si M. Champagnat, bien moins armé, mais peut-être plus chanceux que certains d'entre eux, les devance en fait de réussite dans une entreprise qui d'emblée paraissait le dépasser. Sans doute faut-il l'attribuer d'abord à sa personnalité douée, d'une part, d'habileté dans bien des domaines, et d'autre part, à l'usage qu'il en a fait jusqu'à l'épuisement pour le service exclusif de Dieu, fruit de son amour pour Lui.

En retour on ne peut pas négliger l'intervention de la grâce de Dieu. L'aveu que M. Champagnat lui-même fait n'est sûrement pas à prendre à la légère. "N'est-ce pas la divine Providence qui a tout fait chez nous ? qui nous a tous réunis, qui nous a fait triompher de tous les obstacles ?"45. Ce qui lui revient dans tout ceci, c'est qu'il a su s'effacer pour laisser toute la place à l'action divine. Il n'est donc pas nécessaire, pour faire l'ouvre divine, d'avoir en mains tous les moyens humains, les compétences intellectuelles, les ressources financières, il suffit de s'abandonner dans un don total de soi-même à l'Etre dont l'amour infini de sa créature est à la mesure de sa puissance créatrice.


Notes

1         OME. doc. 157 (537), p. 363.

   2     Id. doc. 162 (707), p. 396.

3         F. Jean-Baptiste, Vie de M.J.B. Champagnat, éd. 1989, p. 91.(sera désigné dorénavant par le seul mot : Vie)

4         OME. doc. 157 (537), p. 367.

5         Lettre au Roi, du 28 janvier 1834, LMC, vol. 1, doc.34, p.100.

6         Vie, p.66.

7         id. p.150.

8         id. p.142.

9         id. p. 81.

10       id. p. 88.

11       id. p. 554.

12       id. p. 547.

13       cf. Lettres de M. Champagnat, vol. doc.30, p.84.

14       id. doc. 16, p. 57.

15       Voir Vie, 1ère partie, chap. 16.

16       Vie, 1ère partie, p. 43.

17       Origines Maristes Extraits, doc. 166 (754), et note 4, pp. 437-438.

18       Vie, 2ème partie, pp. 273-274.

19       Ibid. 1ère partie, p. 41

20       cf. Résolutions, dans " Cahiers Maristes ", N° 1.

21       F. François, Carnet 13, p.917. 

22       Vie, p. 140. 

23       id. p. 146.

24       id. p. 245

25       id. p. 91.

26       id. pp. 426-427.

27       Fr. François, Carnet, Notes 1, p. 77. - AFM 5101.310, p. 27.

28       Témoignage de Frère Laurent, OME. doc.167 (756), p. 456.

29       LMC. Vol.1, doc. 205, p. 411. 

30       id. doc. 36, p.107. 

31       Vie, p. 78.

32       Y. Krumenacker, L'Ecole française de spiritualité, Paris 1998, p. 457.

33       Vie, p. 504.

34       ibid.

35       id. p. 550.

36       id. p. 556.

37       id. p. 101. 

38       id. p. 354.

39       id. p. 233.

40       Fr. Avit, Annales de l'Institut, vol.1, La rude montée, p. 299 ss.

 
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