La voiture pontificale s'arrête face à la
niche extérieure du transept gauche de la basilique
Saint- Pierre. Une toile énorme, suspendue au mur
par une corde, résiste aux rafales d'un vent violent.
L'harmonie architecturale de Michel-Ange a un secret qui
va être dévoilé. Un bon groupe de
participants à la cérémonie se recueille
autour de l'espace réservé au Saint Père.
Des représentants de Costa Rica et de son gouvernement,
avec le sculpteur Jorge Jiménez Deredia, en ce
150 ème anniversaire des relations diplomatiques
entre le Vatican et leur pays, offrent au Pape une statue
de Saint Marcellin Champagnat, Fondateur des Frères
Maristes. Le Frère Benito Arbués, Supérieur
Général est là avec ses Frères
attendant le Pape. Le cardinal Virgilio Noè, président
de la Fabrique de Saint- Pierre, s'apprête à
accueillir Jean-Paul II qui descend de sa voiture. Parmi
les présents il y a ceux qui ont financé
le projet.
Un géant de l'amour
Les rêves des protagonistes de la cérémonie
se cachent derrière la toile. Le crépuscule
d'un millénaire qui s'achève se fond dans
l'aurore du nouveau millénaire. Le pape lui-même
écrira dans sa lettre apostolique : un nouveau
millénaire qui commence : "Par dessus tout,
Chers Frères et Soeurs, il faut penser à
l'avenir qui nous attend. Tant de fois, ces derniers mois,
nous avons tourné nos regards vers le nouveau millénaire
qui s'ouvre, vivant le Jubilé non seulement comme
mémoire du passé mais comme prophétie
du futur ".
Avec la pose de cette statue, l'art au service de la spiritualité
vit son propre Jubilé. Le rêve de Monsignor
Virgilio Spada, visant à remplir les niches de
la Basilique vaticane avec des statues vouées aux
saints Fondateurs, se prolonge dans un autre esprit privilégié
: le cardinal Virgilio Noè qui prend la responsabilité
de la magnifique restauration de la façade de la
Basilique. Le respect fidèle de l'oeuvre de Michel-Ange
peut s'allier avec un langage artistique d'avant-garde.
Jiménez Deredia abandonne les plis baroques pour
offrir une oeuvre essentielle où personne ne court
le risque de se perdre dans les formes et qui invite tous
ceux qui la contemplent à s'immerger en profondeur.
Le Pape, plongé dans une tradition millénaire
opte pour qu'on accueille à l'avenir des nouveaux
styles de sculpture, s'ouvrant tout d'abord à des
artistes non européens pour refléter l'universalité
de l'Église et choisissant un saint qu'il a lui-même
canonisé en 1999. La sainteté de Marcellin
imprégnée de simplicité et d'audace
pour le Royaume trouve une belle traduction artistique
dans cette statue que son auteur appelle "un géant
de l'Amour". La place Sainte Marthe est à
la rencontre de tant d'aspirations. Nous en parcourons
le chemin jusqu'à leur croisement dans la statue
encore couverte de la toile qui lutte contre le vent pour
ne pas se révéler avant le moment de l'inauguration.
Premiers pas
Jean-Paul II signe le 3 juillet 1998, le décret
reconnaissant le miracle qui permettra d'inscrire Marcellin
Champagnat, béatifié le 29 mai 1955 par
Pie XII, au catalogue des saints. Le rêve, caressé
depuis longtemps par les Frères Maristes et bien
souvent confié au Seigneur et à Marie, devient
réalité. Le Conseil Provincial de la Province
mariste d'Italie donne à Frère Gabriele
Andreucci, postulateur de la cause, la charge de sonder
s'il serait possible de placer dans la basilique Saint-Pierre,
une statue de Marcellin Champagnat, après la cérémonie
de canonisation prévue pour le printemps 1999.
Fin juillet, il contacte par lettre, le cardinal Virgilio
Noè, président de la "Fabrique"
de Saint-Pierre. La réponse immédiate du
Cardinal révèle un magnifique esprit d'accueil
et met en marche les entretiens du postulateur avec le
Docteur Alfredo Maria Pergolizzi. Les niches à
l'intérieur de la basilique étant toutes
occupées, la seule possibilité est donc
l'extérieur. L'histoire des autres statues se répète
en ce qui concerne le financement: le conseil Provincial
se désiste pour donner la préférence
à des oeuvres sociales et le vieux rêve va
être enfoui dans les replis de la mémoire.
Dans une lettre du 12 octobre 1998, on communique la décision
du Conseil Provincial au cardinal Virgilio Noè.
Lancé dans les grands projets de restauration de
la façade de la basilique, il veut vraiment donner
suite au rêve de Virgilio Spada. Il comprend la
situation mais ne renonce pas.
Saint Marcellin, un cœur sans frontières
On célèbre la canonisation de Marcellin
Champagnat, Place Saint-Pierre le 18 avril 1999. Son tableau,
avec ceux de Giovanni Calabria et d'Agostina Pietrantoni
pendent aux échafaudages qui recouvrent la façade
de la basilique Saint- Pierre. Près de 80 000 personnes
sont rassemblées sur la Place pour participer à
la célébration eucharistique et au rite
de la Canonisation des trois bienheureux. Tout est disposé
comme aux grandes solennités. A 10 h 15, Jean-Paul
II, dans l'exercice de son magistère, déclare
saints les bienheureux mentionnés. Quelques petites
gouttes de pluie vont obliger par deux fois d'ouvrir les
parapluies. Elles alternent avec des rayons de soleil,
mais le temps n'est pas le protagoniste de la cérémonie.
Le silence de la foule est impressionnant comme aussi
sa participation sentie à la liturgie et une sérénité
reflet de sa joie intérieure.
Au centre le tableau de Marcellin Champagnat, Père
Mariste français et fondateur des Frères
Maristes. Le Pape dit dans son homélie: "C'est
un prêtre conquis par l'amour de Jésus et
de Marie. Grâce à sa foi indéfectible
il est resté fidèle au Christ, au milieu
même des difficultés, dans un monde souvent
privé du sens de Dieu... Il a annoncé l'Evangile
avec toute l'ardeur de son cœur. Il a été
sensible aux besoins spirituels et éducatifs de
son époque; spécialement à l'ignorance
religieuse et aux situations d'abandon où se trouvaient
spécialement les jeunes. "Des milliers de
pèlerins, Frères et Amis des Frères,
portaient écrit sur leur écharpe festive
la devise: "Marcellin, Un cœur sans frontières".
Aujourd'hui quelque 5000 Frères assurent une présence
mariste dans 74 pays des cinq continents.
Un sculpteur au service d'un rêve
Un jeune sculpteur costaricain arrive en Italie en 1976.
Il a 21 ans. Une bourse d'études lui permet un
séjour de 7 mois. Giselle, sa femme, l'accompagne.
Les ouvriers de Carrare s'ouvrent à ses désirs
d'apprenti. Sa mémoire lui rappelle sans cesse
les sculptures précolombiennes de son pays d'origine.
Quand pour la première fois il franchit le seuil
de la basilique Saint-Pierre et contemple les statues,
il rêve d'en ajouter une qui sera son oeuvre. Pour
certains ce n'est qu'un rêve de jeunesse. Pour lui
c'est une prévision. En 1998, il obtient le prix
international Fra Angelico que le Vatican attribue à
des artistes ayant contribué par la spiritualité
de leur art personnel à faire connaître la
culture de leur pays d'origine et à promouvoir
l'intégration culturelle des peuples.
S'ouvre donc à lui la possibilité de collaborer
avec la "Fabrique" de Saint Pierre. Javier Guerra,
ambassadeur de Costa Rica près le Saint Siège,
offre la couverture diplomatique au projet de placer une
statue dans la Basilique Vaticane. Divers mécènes
de Costa Rica apportent leur appui économique.
On retrouve une demande enfouie dans les archives, mais
pas oubliée. Le cardinal Virgilio Noè réactive
les conversations pour obtenir des Maristes, le placet
à la réalisation de l'oeuvre et au choix
du sculpteur. En septembre 1999, nouveaux échanges
de lettres. Frère Benito Arbuès, Supérieur
Général de l'Institut des Frères
maristes, par une lettre du 18 octobre, demande au Pape
Jean-Paul II l'autorisation de placer la statue de Saint
Marcellin.
Le feu vert au projet ouvre un nouveau chapitre
Le sculpteur Jiménez Deredia a besoin de bien
connaître le saint pour en exprimer la spiritualité
et la psychologie dans le marbre. Il s'agit de fondre
beauté et vérité historique du personnage.
A cette fin, il entre en relation avec les Frères
Maristes de la Maison Généralice à
Rome et rencontre Frère Lluis Serra, directeur
des Publications de l'Institut, un collaborateur qui le
guide dans la compréhension du charisme mariste.
Les impressions qu'il garde dans sa première visite
sont décisives pour sa création. Dans sa
contemplation des tableaux peints à l'occasion
de la béatification, le sculpteur est surtout saisi
par la scène de Marcellin auprès du jeune
Montagne, campagnard ignorant des grandes vérités
de la foi alors qu'il va mourir. C'est à la suite
de cet épisode que Champagnat passe à l'action.
Il a 27 ans. Il ne peut attendre davantage. L'appel de
Dieu retentit à cet instant. Jiménez Deredia
se sent aussi attiré par la relation psychologique
et spirituelle que Marcellin sait instaurer avec les enfants.
La lecture de sa vie et les relations avec les Maristes
d'aujourd'hui l'aident à pénétrer
l'âme du saint et à créer une empathie
d'analyste, de sculpteur et d'ami. Marcellin l'a conquis.
Ses mains d'artiste qui vont saisir le marteau et le burin
n'obéissent pas aux canons d'une esthétique
formelle mais aux injonctions de son cœur.
Le don de Costa Rica
L'Amérique latine est aujourd'hui le vivier du
catholicisme. L'universalité de l'Église
déborde de plus en plus les frontières de
l'Europe, comme on l'observe dans le Collège des
Cardinaux qui offre une image internationale jamais vue
jusqu'ici. L'art aussi suit cette tendance dans le cas
présent avec l'apport de Costa Rica. Un pays de
51000 km2, 3500000 habitants. Un pays qui, en 1948, a
dissous son armée et opté en faveur de la
paix et de l'éducation. Un pays qui laisse son
empreinte dans l'encadrement d'une oeuvre réalisée
par le grand Michel-Ange. Un pays où les Maristes
sont présents et qui vit bien sa foi catholique.
Costa Rica offre le sculpteur et les mécènes.
Les époux Rodolfo Jiménez Borbón
et Olga Solera de Jiménez, de grande réputation
dans leur pays et de profonde sensibilité spirituelle
donnent leur appui au projet. Il ne s'agit pas seulement
d'un apport économique. Ils se sentent tellement
identifiés à tout ce processus qu'ils en
vivent chaque instant avec ses lumières et ses
ombres, ses joies et ses angoisses comme en comporte une
entreprise aussi complexe. De même le Salvadorien,
Ricardo Poma, adhère au projet et devient à
son tour mécène. Tous les trois sont là,
Place Sainte Marthe.
L'auto s'arrête. Le pape prend place sur le siège
qu'on lui a préparé sur une estrade au centre
d'un tapis vermeil. A sa droite, debout, le cardinal Virgilio
Noè. Le vent s'amuse sans façon avec les
cheveux blancs de Jean-Paul II bien difficilement maintenus
sous sa calotte. Le soleil d'un midi d'automne projette
ses rayons lumineux sur l'extérieur de l'abside
du transept et saisit le groupe en arrière. Tous
ceux qui sont présents ont les yeux fixés
sur la grande toile qui maintenant peu à peu s'abaisse
pour dévoiler la statue de Saint Marcellin Champagnat.