La canonisation a permis d’avoir un nouveau visage
de Saint-Marcellin, un visage ayant une envergure universelle.
Il a dépassé le cadre de l’Institut
Mariste pour devenir le patrimoine de toute l’Église.
Nous présentons ici trois visages, qui correspondent
à trois moments importants de son histoire, immortalisés
dans trois peintures. On dit que la première qui
a été réalisée immédiatement
après sa mort, ressemble à la réalité
physique. Un essai, sous un autre aspect, a été
réalisé récemment au Brésil,
grâce à l’étude anthropométrique
du crâne de Marcellin. Les renseignements que fournit
cette étude ne peuvent rien dire de l’expression
de son visage. La deuxième, qui correspond à
sa béatification, souligne sa dimension transcendante,
pour des raisons spirituelles de l’époque
historique et personnelles de l’auteur. La troisième,
placée sur la façade de la Basilique Saint-Pierre
le jour de sa canonisation, accentue sa dimension pastorale,
propre à “ ce cœur sans frontières
”.
Le problème d’un visage historique
Avant que la photos ne soit devenue quelque chose de
courant, faire faire son propre portrait, était
considéré comme une preuve d’orgueil
ou de luxe que les religieux devaient éviter. On
pensait que le seul portrait qu’ils devaient laisser
d’eux, c’était celui du Christ, qu’ils
devaient imiter fidèlement. On peut regretter cette
spiritualité du point de vue historique, même
si elle est louable du point de vue ascétique.
Pour concilier ces deux aspects contradictoires, les
congrégations religieuses eurent alors l’idée
de trois solutions possibles:
- La première et la plus simple était que,
une assemblée ou un chapitre ou un statut décidât
que chaque Supérieur devait faire faire son portrait.
Un exemple: à la session du 17 juillet 1860, le
Chapitre général des Petits Frères
de Marie donna au Frère François, démissionnaire,
un délai de 6 mois pour répondre à
cette obligation. Et il fit ainsi.
- La deuxième solution était plus discutable:
il fallait compter sur un parent proche. Ce fut le cas
de Saint-Pierre Marie Chanel, martyrisé en Océanie;
ce fut sa sœur, religieuse mariste qui posa pour
lui.
- La troisième solution était d’attendre
la mort de l’intéressé dont on voulait
garder l’expression. Ce fut ce qui se passa pour
le Père Champagnat.
LE PORTRAIT OFFICIEL, Ravery, 1840
Le
jour même de sa mort, le 6 juin 1840, on fit appel
à un peintre de Saint-Chamond, ami du Fondateur,
M. Ravery ( qui avait déjà réalisé
des travaux de peinture pour la chapelle de l’Hermitage).
On fit la toilette et on rasa le défunt, on lui
mit sa soutane, son surplis et son étole. On le
mit dans sa chambre, il était assis sur un canapé
et on plaça dans sa main droite le crucifix de
sa profession. Sur une petite table tout à côté
on déposa son bréviaire, sa barrette, comme
la portaient les ecclésiastiques et les images
de Notre Seigneur et de la très Sainte Vierge.
Deux cierges allumés éclairaient légèrement
cette scène.
Marcellin Champagnat “ était très
pâle mais absolument pas défiguré;
son visage conservait ses traits masculins et l’expression
en était toujours celle de bonté et de dignité
qui pendant sa vie lui donnaient tant d’emprise
sur les esprits et qui lui gagnaient tant de cœurs.
Quand on était près de lui ( de son cadavre)
on n’avait pas la moindre sensation de répulsion;
au contraire, on se sentait bien et on était heureux
de pouvoir le contempler ” (CF Vie, ed, bicent,
p.257).
Le peintre dut travailler très rapidement (même
si bien sûr, il fit sa peinture et la termina tranquillement
dans son atelier de St-Chamond) mais son tableau montre
bien fidèlement la rigidité cadavérique
et les orbites profondes propres à un défunt.
Un blason avec la légende “ historique ”,
placé de façon très inesthétique
dans l’angle supérieur droit, servait à
identifier le personnage et à donner le gage “
de portrait officiel."
Ce portrait, conservé d’abord à
Notre Dame de l’Hermitage, de 1840 à 1858,
fut transporté alors à la nouvelle Maison-Mère
de St.Genis-Laval, avec, et près des autres “
reliques Champagnat ”, et il y resta jusqu’en
1903. A cette date et suite à l’ordre de
la grande dispersion qui suivit le décret de suppression
et expulsion des Congrégations religieuses, le
fameux portrait disparut et on le croyait définitivement
perdu. En 1934, le Frère Jean-Emile, alors Secrétaire
général de l’Institut, lui consacra
un article dans “ Bulletin ” (n°95, du
tome 14). Dans cet article, son auteur avance l’hypothèse
que le précieux portrait avait été
amené en Espagne, à la maison provinciale
de San Andrés de Palomar-Barcelona, et qu’il
y disparut pendant l’incendie qui la ravagea lors
de la Semaine Tragique de Barcelone, en 1909.Le Frère
Jean-Emile eut la bonne idée de faire paraître
ce dit portrait, en noir et blanc, en se servant pour
cela d’une vieille photosgraphie conservée
dans les archives. Cela fut suffisant pour qu’un
Frère puisse retrouver, dans un grenier, dans une
maison du Nord de l’Italie, le précieux ”original
” confié “provisoirement ” 30
ans auparavant à la maison de Carmagnola, près
de Turin.
La trouvaille donna lieu à la remise de ce tableau
à la Maison-Mère alors à Grugliasco,
et ensuite en 1939, avec l’Administration Générale,
le portrait retourna à Saint-Genis où il
resta jusqu’en 1962, date à laquelle il arriva
à la Maison Générale de Rome. Il
y est actuellement toujours, exposé dans la chapelle
des Supérieurs, à côté d’autres
reliques du Fondateur. Les dimensions de ce portrait sont
de 50X60 cm et on peut remarquer qu’il n’y
a pas la signature de son auteur ni la date d’exécution.
PEINTURE OFFICIELLE DE LA BEATIFICATION, Ridolfi, 1955.
Le
portrait officiel pour la Béatification de Marcellin
Champagnat a été confié au peintre
Tito Ridolfi, qui accepta cette commande avec enthousiasme
et se mit au travail. De temps en temps, le Frère
Alessandro di Pietro, postulateur, allait voir le résultat
de son travail en compagnie de quelque autre frère.
Ils lui faisaient beaucoup de remarques. Le peintre, un
peu fatigué par les indications qu’il recevait,
affirma qu’il avait mis tout son cœur pour
peindre ce tableau, et que souvent il s’était
agenouillé devant et qu’alors dans cette
position, il avait voulu nous donner ce qu’il considérait
comme le meilleur de son travail d’intuition, après
avoir analysé les différentes représentations
qu’on lui avait données.
Quand il montra son ébauche, les frères
consultés se dirent très favorables. Alors
qu’il exécutait son tableau, il perdit la
vue de façon inattendue. Une fois de plus, il s’agenouilla
devant l’image du Fondateur pour lui demander de
retrouver la vue. Il récupéra une vision
partielle, si bien qu’avec cependant des difficultés,
il put achever ce portrait, mais sans reproduire exactement
le dessin de l’ébauche. Cette différence
fut cause de quelque discorde parmi les supérieurs
qui ne cachèrent point leur désaccord. Mais
l’auteur n’était pas en condition de
retoucher cette œuvre, alors que de plus, la Béatification
était imminente. Ses traits virils restèrent
flous ce qui ainsi accentua une transcendance angélique
qui pouvait très bien s’accorder avec une
certaine spiritualité de l’époque,
mais qui ne correspondait pas à l’intention
originelle de l’ébauche.
PEINTURE OFFICIELLE DE LA CANONISATION. Goyo - 1999.
L’équipe
chargée la canonisation demanda à plusieurs
peintres un portrait de Marcellin fin 1998. On demanda
aux artistes un tableau de 50X70 cm(technique non définie)
représentant le buste du Fondateur sans rien d’autre
sur le fond, et qui corresponde à un homme de 40
ans (français) qui exprime la joie, l’enthousiasme
et la sympathie. On faisait aussi référence
aux droits d’auteur et à quelques autres
détails comme la date de remise de l’œuvre,
etc. On leur donna un matériel minimum ainsi que
quelques descriptions littéraires de personnes
ayant vécu avec Marcellin et les caractéristiques
de son passeport. On reçut les œuvres de cinq
artistes, quatre hommes et une femme. On choisit le travail
de Gregorio Dominguez Gonzàlez “ Goyo ”,
peint à l’acrylique et on lui demanda de
faire quelques retouches pour lui donner plus l’âge
qui avait été demandé. On lui rendit
son œuvre, non sans en avoir pris auparavant des
négatifs. Goyo effectua les retouches sur l’original
et l’œuvre finale est celle que l’on
a transformée en grande photosgraphie et que l’on
a placée sur la façade de la Basilique Saint-Pierre,
le jour de la canonisation. Goya, 39 ans, artiste de Burgos,
résidant à Villalba (Espagne) possède
un très grand répertoire des œuvres
sur Marcellin Champagnat. Ses liens avec l’Institut
Mariste par l’intermédiaire d’engagements
temporaires lui ont donné une connaissance très
approfondie de Marcellin. Actuellement, il est peintre
professionnel, et il expose ses œuvres dans différentes
villes comme Genève, Miami, Chicago… L’équipe
chargée de la canonisation a souligné la
valeur pastorale du tableau.
SAINT MARCELLIN EN CINQ TRAITS
Le Marcellin historique fit profonde impression chez
ses contemporains. En plus de donner les renseignements
de son passeport, nous ajoutons les quatre avis de Frères
qui vécurent au coude à coude avec lui.
Renseignements du passeport
Age 47 ans
Cheveux Couleur châtain
Yeux Gris
Barbe Châtain
Taille 1m79 (5 pieds et six pouces)
Front dégagé (large)
Menton arrondi
Sourcils couleur châtain
Bouche taille normale
Visage allongé
Teint pâle
Signes particuliers: Une cicatrice sur la partie supérieure
de la joue et une autre au-dessus de l’œil
droit
Passeport délivré le 22 août 1836.
Fr. Jean Baptiste Furet, son premier biographe
IL AVAIT UN CARACTERE JOYEUX, SINCERE, ENTHOUSIASTE ET
TENACE
“ Le père Champagnat était grand,
droit et majestueux; son front était large, les
traits de son visage très nets, le teint mat. Son
apparence grave, modeste et calme imposait le respect
et même, à première vue, la crainte.
Mais très vite ces sentiments se transformaient
en confiance et affection dès qu’on le connaissait
un peu, car sous cette apparence un peu austère,
se cachait une personne très joviale. Il avait
une conscience pure, un jugement certain et profond, un
cœur ouvert, sincère, enthousiaste, ardent,
tenace et toujours d’humeur égale.
Des dons si précieux et des qualités intensifiées
par la grâce et mises en valeur par une très
profonde humilité et une exquise charité
le rendaient extrêmement aimable envers les Frères
et tous ceux qui avaient à faire à lui.
Dieu, qui le destinait à former des éducateurs
de la jeunesse, l’avait doté du caractère
le plus approprié pour l’enseignement. C’est
ainsi que les Frères, en cela comme dans tout le
reste, purent suivre son exemple, et trouvèrent
en lui un modèle des vertus et qualités
nécessaires à un maître pour faire
le bien au milieu des enfants ”.
Chap.1, II Vie
Fr. FRANCOIS RIVAT, Premier Supérieur
Général
C’ETAIT UN PERE ….AVEC TOUTES SORTES D’INITIATIVES
MATERNELLES
Avec lui ressentons le plaisir qu’il savait trouver
dans les actions les plus humbles et les plus simples;
pensons à ses soucis continuels, à son attention
infatigable et à la sollicitude si paternelle qu’il
montrait toujours, même pour un seul Frère.
Il savait attendre les âmes et motiver leur retour
par toutes sortes d’initiatives maternelles. Sa
direction spirituelle ne se faisait pas par de longs discours;
mais fréquemment elle consistait seulement en une
caresse paternelle, en un petit mot, ce même petit
mot répété plusieurs fois, mais,
dit par lui, pénétrait jusqu’au plus
profond du cœur, faisant alors apparaître le
remords, l’amour pour Dieu, le désir d’être
meilleur. Combien de personnes ont trouvé la paix
grâce à lui! ainsi que la confiance, le bonheur!
Il était droit, plein d’énergie,
oui, c’est vrai: sa tonalité de voix ou un
de ses regards auraient pu nous faire trembler; mais surtout
il était bon, plein de compassion, c’était
un père! Quand il fonda la Congrégation
il voulut en faire une famille, une famille dans laquelle
le supérieur fût un père et les Frères
aînés s’occuperaient des plus jeunes
”.
Livre du FR François
Fr. Laurent, Jean Claude Audras.
JOYEUX MAIS FERME
Le Père Champagnat avait un caractère
gai et doux, mais ferme. Il savait mettre dans la conversation
des mots d’humour pour amuser la compagnie. Jamais
il ne se sentait mal à l’aise au milieu des
Frères. Parfois, nous lui posions des questions
bien compliquées, mais lui n’avait jamais
aucune difficulté pour y répondre, et il
le faisait si prudemment que les Frères étaient
toujours satisfaits. IL dut beaucoup souffrir de la diversité
des caractères et à cause de quelques esprits
méchants, difficiles à guider. Ceux-ci,
pourtant, étaient assurés d’une intention
particulière dans ses prières; mais si,
après avoir utilisé tous les moyens pour
les gagner à Dieu, ils se montraient incorrigibles,
ah, mon ami! ils devaient s’en aller.
Manuscrit du Fr. Laurent
Fr. Sylvestre, Félix Tamet
PLEIN DE BONTE MAIS GRAVE A LA FOIS
Je me vois encore arriver, avec un postulant de mon
village et le Frère qui nous accompagnait, vers
la modeste chambre de notre vénéré
Fondateur… et je me rappelle l’impression
que me causa sa grande taille pleine de majesté,
son air plein de bonté mais grave à la fois,
son visage qui imposait le respect, ses joues amaigries,
ses lèvres peu marquées qui semblaient sourire,
ses mots clairement articulés, sans laconisme ni
profusion, tous ses membres bien proportionnés…Enfin,
il ressemblait en toute sa personne à un de ces
modèles de sainteté qu’on peut voir
sur les portraits de quelques saints ”.
Mémoires du Fr. Silvestre, p 262-63
Sources: Frères Pierri Zind, Agustin Carazo, Alessandro
di Pietro, Gabriele Andreucci et Lluis Serra.