Tant de pages ont déjà
paru sur la spiritualité apostolique mariste qu'il peut
paraître superflu d'en ajouter encore. Il est vrai qu'on
en parle le plus souvent pour développer la manière de
concevoir cette spiritualité dans les temps actuels. Certes
la sensibilité, les mentalités sociales ont évolué depuis
bientôt deux siècles qu'elle existe. On peut donc s'interroger
si dans la conception d'aujourd'hui celle des origines
se reconnaît encore, si l'adaptation qu'on en fait de
nos jours est restée fidèle à la pensée de l'initiateur
? Pour en juger, rien de tel que d'examiner celle-ci dans
son contexte original en reprenant les textes qui la transmettent.
Tel est le dessein de l'étude qui va suivre.
Il est à préciser
qu'elle se limite à la conception que M.Champagnat s'était
faite du Frère Mariste au moment de lancer son ouvre,
sans s'occuper de ce que l'application dans les circonstances
historiques successives en ont fait. Bien que M. Champagnat
n'ait pas laissé de rapport explicite quelque peu complet
sur le sujet, des passages, dans ses lettres aux Frères
et les paroles rapportées par ses auditeurs, constituent
suffisamment de matière pour s'en faire une idée.
Sa complexité
requiert qu'elle soit envisagée sous divers angles complémentaires,
à savoir : le contexte dans lequel l'auteur l'a conçue
; le contenu dans le stade conceptuel ; puis dans son
application ; la caractéristique mariste enfin qui lui
donne sa touche particulière.
IL NOUS FAUT DES Frères !
Le point de
départ est la phrase souvent répétée, paraît-il, par M.
Champagnat: "Il nous faut des Frères". Sans avoir de précision
sur la date de la première apparition de ce souci dans
son esprit, car ses biographes ne s'accordent pas sur
ce détail, on sait cependant qu'il s'en est explicitement
ouvert au grand séminaire de Lyon, lors de réunions plus
ou moins secrètes d'un groupe de séminaristes à propos
d'un projet de fondation d'une société d'après le schéma
de la Société de Jésus. Dans cette nouvelle société, Marie
prendrait la place de Jésus, ce serait la Société de Marie,
nom donné dans une révélation de la Vierge elle-même à
M. Courveille : "Je veux ...que dans ces derniers temps
d'impiété et d'incrédulité, il y ait aussi une société
qui me soit consacrée, qui porte mon nom et se nomme la
Société de Marie ... pour combattre contre l'enfer..."21.
Le moyen préconisé pour la réalisation de ce dessein serait
tout ce qui peut faire refleurir la religion chrétienne
au sein de la population déchristianisée par la révolution
: la prédication lors de missions, l'enseignement, le
tout fortement accentué par la mariologie. Le projet plut
à M. Champagnat, mais bien qu'on prévoyait trois branches
dans cette société : les Pères, les Frères coadjuteurs
et les Soeurs, il y voyait une carence importante. Les
Pères s'occuperont de la pastorale en prêchant des missions.
Dans l'enseignement de la jeunesse, à l'instar des Jésuites,
ils s'intéresseront davantage aux jeunes qui possèdent
déjà les connaissances élémentaires, et ne pourront guère
s'occuper des petits qui ne savent encore ni lire, ni
écrire. Or, c'est par eux qu'il faut commencer, car, c'est
dès la petite enfance qu'il faut jeter les bases de la
religion si l'on veut qu'elle s'imprègne dans l'âme et
constitue la base sur laquelle la personnalité se construit.
Pour une telle tâche, "Il nous faut des Frères, il nous
faut des Frères, insista-t-il, pour faire le catéchisme,
pour aider les missionnaires, pour faire l'école aux enfants"22.
Cette pensée
d'avoir des Frères n'a certainement pas surgi dans l'esprit
du Père Champagnat juste à ce moment-là, mais comme il
était question de fonder une société, l'occasion était
bonne pour lui d'adjoindre les Frères dont il rêvait,
ce qui lui rendait la tâche plus facile et le dispensait
de passer lui-même pour fondateur. Reste néanmoins la
question de l'époque où l'idée commençait à le tourmenter,
comme aussi celle de la raison qui l'a suscitée. Rien
ne nous permet d'y répondre avec quelque précision. Le
Père Bourdin dit que "les Frères étaient une branche prévue
depuis longtemps par M. Champagnat, puis confiée à lui
au grand séminaire"23. Le Père Colin précise
: "L'idée de cet institut lui (Champagnat) appartenait
en propre. Ce fut lui qui, frappé de la peine qu'il avait
eue à s'instruire, dit à ses confrères du grand séminaire
: Il faudra aussi fonder des Frères enseignants"24.
Le Père Maîtrepierre de son côté relate : "M. Champagnat,
en s'unissant aux premiers fondateurs, leur dit : J'ai
toujours senti en moi un attrait particulier pour un établissement
de Frères ; je me joins volontiers à vous et, si vous
le jugez à propos, je me chargerai de cette partie. Et
il en fut chargé. Ma première éducation, disait-il, a
été manquée ; je serais heureux de contribuer à procurer
aux autres des avantages dont j'ai été privé moi-même"25.
On voit apparaître ici le motif pour lequel il se préoccupe
si fort des Frères, motif que d'ailleurs il répète dans
plusieurs de ses lettres, notamment le 28 janvier 1834,
au Roi Louis-Philippe : "Né dans le canton de Saint-Genest-Malifaux,
département de la Loire, je ne parvins à savoir lire et
écrire qu'avec des peines infinies, faute d'instituteurs
capables ; je compris dès lors l'urgente nécessité d'une
institution qui pût avec moins de frais procurer aux enfants
des campagnes le bon enseignement que les Frères des Ecoles
Chrétiennes procurent aux pauvres des villes. Elevé au
sacerdoce en 1816, je fus placé en qualité de vicaire
dans une paroisse rurale ; ce que j'y vis de mes yeux
me fit encore plus vivement sentir l'importance de mettre
sans délai à exécution le projet que je méditais depuis
longtemps"26.
Ces documents
nous apprennent, que le motif qui suscita chez lui l'idée
d'avoir des Frères, est sa propre difficulté pour l'étude
; mais l'époque où cette idée lui vint reste imprécise.
Cependant dans ce contexte rien n'empêche de penser que
le mot : "depuis longtemps" désigne une époque antérieure
à la rencontre avec les futurs fondateurs de la Société
de Marie. C'est bien ce que les témoignages des Pères,
cités ci-dessus semblent laisser entendre. Dans la mesure
où cela s'avère exact, une distance se creuse entre l'impulsion
primitive des séminaristes réunis par M. Courveille et
celle de Marcellin Champagnat. Les deux sont donc indépendantes
l'une par rapport à l'autre, montrant ainsi le caractère
original de la seconde dont la paternité revient tout
entière à son seul auteur.
Le contexte
marial dans lequel on tenait à placer la nouvelle société,
n'était pas pour le gêner, bien au contraire, il y voyait
une seconde chance. Car, loin d'être une simple couverture,
le patronage de la Sainte Vierge avait, aux yeux des fondateurs,
une signification primordiale. Ils voyaient la future
société comme la présence visible de la Mère de Jésus
dans l'Église jusqu'à la fin des temps que le Père
Colin croyait alors proche à cause des grands bouleversements
dans le monde et de la déchristianisation du peuple. "Le
genre humain m'apparaît aujourd'hui comme un vieux tronc
usé et qu'un ver a piqué à la racine..." disait-il27.
Quant à M. Champagnat, sans partager ces vues pessimistes,
et non moins fervent du côté de la dévotion mariale, il
comprit que les Frères trouveraient en la Mère de Jésus
le soutien maternel en même temps que le modèle de l'éducateur,
ouvrant, à l'instar de Marie, la voie du salut.
QU'EST-CE QU'UN FRERE ?
A travers son
souci d'aller au secours des jeunes, M. Champagnat, doté
d'un sens pratique, entrevoyait déjà l'instrument nécessaire
pour résoudre ce problème. Seul le Frère, d'après lui,
pouvait satisfaire toutes ses exigences. La première est
d'être religieux, c'est-à-dire entièrement disponible
de sa personne en misant sa vie totalement sur Dieu. Certes,
c'est également le cas du prêtre, même religieux, du Père
et celui du Frère coadjuteur déjà prévus dans le projet
de fondation. Mais l'un comme l'autre, ils ont une autre
tâche spécifique qui ne leur permet pas de consacrer tout
le temps nécessaire à l'instruction religieuse des jeunes.
Le Père, même enseignant, ne va pas se restreindre, avec
les études qu'il a faites, à l'enseignement primaire,
sans parler de ses autres obligations comme prêtre. Il
reste donc un créneau que seul le Frère pourra remplir,
mais à condition qu'il soit vraiment apôtre. Car, dit
M. Champagnat : "L'éducation de la jeunesse n'est point
un métier, c'est un ministère religieux et un véritable
apostolat"28. Par conséquent, le Frère doit
être religieux, degagé des soins d'une famille, tout au
service de Dieu dans l'ouvre de Jésus-Christ pour la rédemption
du monde. "Elever les enfants, dit-il encore, est une
ouvre de zèle, de dévouement et de sacrifice. Pour s'acquitter
dignement de cet emploi qui est une participation de la
mission de Jésus-Christ, il faut avoir l'esprit du divin
Sauveur et, comme lui, être prêt à donner son sang et
sa vie pour les enfants"29.
Le Frère, tel
que l'imagine M. Champagnat ne sera pas un simple maître
d'école, il doit être éducateur. Non content d'instruire
les enfants, son principal souci consiste à les former,
faire d'eux des hommes dans le sens complet de ce terme
et des chrétiens fidèles à l'évangile. "S'il ne s'agissait,
disait-il, que d'enseigner les sciences humaines aux enfants,
les Frères ne seraient pas nécessaires, car les maîtres
d'école suffiraient à cette tâche. Si nous ne prétendions
que donner l'instruction religieuse, nous nous contenterions
d'être de simples catéchistes, de réunir une heure chaque
jour les enfants et de leur faire répéter les vérités
chrétiennes. Mais notrre but est de faire mieux, nous
voulons élever les enfants, c'est-à-dire les instruire
de leurs devoirs, leur apprendre à les pratiquer, leur
donner l'esprit, les sentiments du christianisme, les
habitudes religieuses, les vertus du chrétien et du bon
citoyen"30. Ceci ne veut pas dire, cependant,
que l'enseignement profane n'est pas nécessaire, bien
au contraire ; pour former des hommes, il faut développer
les facultés essentielles de l'être humain : l'intelligence
et la raison.
Ce qu'il veut
dire, c'est qu'il ne faut pas en rester là. Qu'est-ce
que l'homme qui, comme on dit "ne sait pas vivre ? " Or,
il ne le saura qu'en l'apprenant. Pour l'apprendre, les
livres ne suffisent pas, surtout dans le jeune âge, il
faut l'exemple. Aussi le dernier texte cité continue :
"Pour cela il faut que nous soyons instituteurs, que nous
vivions au milieu des enfants et qu'ils soient longtemps
avec nous"31. C'est donc une tâche exigeante
que M. Champagnat propose aux Frères. Exposés sans cesse
aux regards de leurs élèves, ils devront toujours avoir
une conduite imitable, vivre dans la transparence, la
simplicité, la familiarité, l'amour et le respect. Car,
dit encore M. Champagnat : "Il faut avoir des titres au
respect de l'enfant. Or les titres que l'enfant reconnaît
et comprend le mieux sont la vertu, le bon exemple, la
capacité et les sentiments paternels qu'on lui témoigne"32.
Ainsi présenté
dans ses grands traits, ce tableau du Frère peut paraître
trop idéal. Pourtant, il rend bien la manière dont M.
Champagnat concevait la vie du Frère. Comme il avait lui-même
ce style de vie, il ne lui semblait pas impossible que
d'autres en fassent autant, sachant très bien les efforts
que cela demande. Il ne le cache d'ailleurs pas, comme
le prouve la formation qu'il a voulu donner à ses disciples.
FORMATION DES Frères
Vouer sa vie
tout entière à l'éducation des jeunes, en l'occurence
des petits, de ceux des campagnes et jusqu'aux plus démunis,
n'est certes pas une perspective reluisante. M. Champagnat
le savait si bien qu'il n'a cessé de recommander à ses
Frères la vertu d'humilité. Dès le séminaire, sa position
de futur prêtre, avec toute la considération que cela
représente aux yeux des chrétiens, lui faisait prendre
clairement conscience qu'il leur demandait de rester sur
un rang plus bas de l'échelle sociale. Une réaction spontanée
d'un Frère le lui fit bien voir. Apercevant un jour venir
une personne en soutane qu'il prenait pour un prêtre,
il demanda : "Quel est cet ecclésiastique qui vient devant
nous ? - Ce n'est pas un ecclésiastique, lui répondit-on,
ce n'est qu'un Frère"33. Réagissant vivement,
il expose à ses interlocuteurs la grandeur de la vocation
du Frère. Il n'empêche que cette réaction même témoigne
qu'il n'était pas dupe. Dans une lettre à M. Devaux de
Pleyné, maire de Bourg-Argental, qui demandait une diminution
du traitement des Frères, il descend plus bas encore en
forçant les traits pour le besoin de la cause : "Le réduire
encore, c'est, ce me semble leur arracher, je ne dis pas
le triste salaire du plus ingrat et du plus pénible emploi
d'un citoyen, mais même leur pauvre et dégoûtante nourriture"34.
Rien d'étonnant, par conséquent qu'il insiste sur l'humilité,
la première vertu, selon lui, d'un Petit Frère de Marie.
Certes, elle est considérée comme la vertu caractéristique
de toute la Société de Marie, ce qui justifierait déjà
l'exigence du Fondateur pour qu'on la chérisse et la mette
en pratique. De plus, les Frères ont une raison supplémentaire
d'être humbles pour accepter de se mettre au niveau des
petits, de se contenter de jeter la semence en renonçant
à l'espoir de la voir ensuite s'épanouir par l'intervention
d'autres maîtres après eux. Quelle ambition peut-il nourrir,
celui qui s'est engagé de passer toute sa vie dans une
classe d'enfants, se bornant à leur apprendre les rudiments
du savoir et de la religion ? Plus encore, il devra, pour
se faire tout à tous, se mettre au niveau le plus bas,
celui des ignorants. Reprenant un Frère qui voulait éblouir
son auditoire, M. Champagnat lui dit : "Si vous aviez
l'esprit de votre état, si vous étiez humble et modeste,
au lieu de vous laisser aller aux inspirations de la vanité,
au lieu de phraser, vous parleriez simplement de manière
à être compris par les enfants les plus jeunes et les
plus ignorants"35.
Néanmoins la
nature humaine est ainsi faite qu'une telle abnégation
réclame une compensation sous forme d'une quelconque satisfaction.
L'éducateur,
s'il sait mettre le cour à l'ouvrage, la trouve dans la
joie d'éveiller son semblable aux beautés de la vie dans
un échange d'amour véritable. D'où l'insistance non moins
forte de M. Champagnat sur l'amour de l'enfant par amour
pour Dieu. "Pour bien élever les enfants, il faut les
aimer et les aimer tous également, ... se dévouer tout
entier à leur instruction et prendre tous les moyens ...
pour les former à la vertu et à la piété"36.
C'est dire que cet amour sera spirituellement paternel,
engendrant dans l'enfant la personnalité morale et religieuse
dont il porte en lui les virtualités. Le mérite du Frère
sera, non pas d'avoir fait grandir un autre à son image,
mais de l'avoir mis et guidé sur la voie de son développement
personnel en vue de la réalisation de son propre devenir
et l'épanouissement de la richesse de son être.
On le voit,
cet amour est abnégation de soi, sacrifice de son amour
propre, de son avoir le plus cher. "Si nous voulons gagner
les enfants à Dieu, si nous voulons coopérer à leur salut
avec Jésus-Christ, il nous faut, à l'exemple du divin
Sauveur, sacrifier nos travaux, nos soins, nos forces,
notre santé, et, s'il est nécessaire, notre vie même"37.
Ces propos de M. Champagnat peuvent paraître exagérés,
voire impossibles à mettre en pratique si l'on oublie
que seul finalement l'amour de Dieu rend capable de s'engager
sur un tel chemin. D'où cette phrase en forme de conclusion
: "Pour bien élever les enfants, il faut aimer ardemment
Jésus-Christ"38. C'est sur cette base que le
Fondateur fonde la vocation du Frère, parce que, rapporte
son biographe, "Tout ce qui leur est nécessaire pour remplir
dignement leurs fonctions dépend de cette vertu comme
de son principe et de sa source. En effet, mes Frères,
aimez Jésus et vous aurez toutes les vertus et toutes
les qualités d'un parfait instituteur"39.
Ce ne sont pas
là, de la part de M. Champagnat, seulement des paroles
pieuses ou l'expression d'un idéal inaccessible qui comme
tel serait une excuse pour la pratique de ne s'en approcher
que de loin. C'est au contraire la conviction qui le guidait
dans le maniement de ses disciples. On voit en effet qu'il
envoie dans l'apostolat des Frères après quelques mois,
voire quelques jours seulement de séjour au noviciat.
Frère Louis-Marie s'en est allé faire la classe à La Côte-Saint-André
le surlendemain de sa vêture, alors qu'il retient Frère
Sylvestre à l'Hermitage pendant plus d'une année. Certes
le premier, sortant du séminaire, avait un bon bagage
intellectuel, mais ce n'était pas d'abord cela qui comptait
pour M. Champagnat qui voulait voir avant tout dans son
disciple une assez vive flamme apostolique greffée sur
un amour de Dieu suffisamment intense pour rendre capable
d'un abandon de soi total. Un Frère d'après lui, "c'est
un homme dévoué et appliqué tout entier et pour toujours
au service de Dieu", rapporte Frère Jean-Baptiste40.
L'enseignement
de la religion, théorique et pratique à la fois, constitue
l'essentiel de ce service. "Aimer Dieu et travailler à
le faire connaître et aimer, voilà quelle doit être la
vie d'un Frère"41. Là se trouve vraiment la
raison d'être du Frère, le motif déterminant de la fondation
de l'Institut. L'école n'est que le cadre, le plus adéquat
alors, dans lequel la réalisation de ce but est possible,
si bien que ce cadre venant à ne plus remplir ce rôle,
d'autres solutions, non moins valables, pourraient être
adoptées, pourvu que soit sauve l'éducation de la foi.
Que ce soit
vraiment là le noyau de la conception de M. Champagnat
touchant la mission du Frère, ressort de l'insistance
qu'il met sur l'enseignement du catéchisme ou de la religion.
Cet enseignement, comme on l'a vu, n'est pas purement
livresque, il doit aboutir à la pratique de la vie chrétienne
par l'exercice des vertus, car le salut de l'homme ne
dépend pas de ses connaissances, mais de sa stature morale
et spirituelle, acquise par l'action. C'est en effet ce
que les Frères Jean-Baptiste et François, qui rapportent
la pensée du Fondateur, ont retenu sur ce point particulier.
Ce qu'ils en ont transmis porte principalement sur la
formation chrétienne de l'enfant, le redressement de ses
mauvais penchants, la correction de ses relations sociales
par la discipline et la connaissance de son caractère.
D'après eux,
la compréhension totale de la pensée de M. Champagnat
peut s'exprimer par l'analyse en trois aspects. Tout d'abord,
l'éducation véritable ne peut se faire hors d'un contexte
chrétien. Car éduquer, c'est développer les bonnes dispositions
que le Créateur a déposées dans la nature de l'enfant.
Ces dispositions ne pourront se réaliser, se développer
que dans le sens de la structure que le Créateur leur
a donné. Donc un authentique développement de la personne
est impensable sans Dieu.
De plus, le
baptême confère à la personne humaine une dimension surnaturelle
qui participe à son développement de deux manières, peut-on
dire : en grandissant avec la personne qu'elle fait grandir
à son tour. Or en ce domaine seule la grâce de Dieu peut
agir efficacement. Par conséquent l'éducateur en est seulement
l'instrument qui, pour exercer sa fonction, doit être
en relation constante avec Dieu par la prière. D'où la
conviction de M. Champagnat "que la prière est pour un
religieux le moyen le plus propre pour acquérir les vertus
de son état, pour travailler à sa sanctification et à
celle des personnes qui lui sont confiées"42.
Dans ce but, dit son biographe, il a prescrit tant de
prières à ses Frères. Mais bien qu'il n'était pas avare,
en effet, de prières vocales et qu'il faisait faire neuvaine
sur neuvaine, la messe et l'oraison prenaient largement
le pas sur toutes les autres, car elles mettent dans une
relation plus personnelle avec le Seigneur. Dire des formules
est le moyen de se tenir en présence de Dieu. L'oraison,
l'eucharistie sont des contacts plus intimes avec Lui,
des recharges d'énergie divine qui permettent ensuite
de tout faire en esprit de prière et d'avoir prise sur
le domaine spirituel des enfants sous l'inspiration divine.
C'est avec cette arrière-pensée que M. Champagnat déclare
: "Un Frère qui se contente d'instruire ses enfants, ne
fait que la moitié de son devoir ; il doit, s'il veut
remplir toute sa tâche, prier continuellement pour eux"43.
Sans la prière "il est impuissant à faire le bien, parce
qu'il n'a pas les moyens nécessaires pour l'opérer"44.
Enfin la personne
ne peut pas correctement s'épanouir en plein vent comme
un arbre. Il lui faut l'intermédiaire d'un éducateur pour
une croissance correcte de virtualités. Cet éducateur,
tout en transmettant le savoir, nécessaire sans doute,
on l'a vu, doit apprendre à l'enfant la manière de se
comporter, car le développement ne se fait que par l'action.
Le moyen le plus efficace en est l'exemple. D'où l'exigence
émise par M. Champagnat de vivre longtemps avec les enfants,
certes pour les empêcher de se corrompre en traînant dans
les rues, mais surtout pour leur donner un modèle à copier
qui les attire et qu'ils aiment. C'est, ni plus ni moins,
reproduire la forme primordiale de l'éducation parentale
en famille.
SPIRITUALITE MARISTE
Il est une ambiance
familiale qui tient une place spéciale dans la spiritualité
de M. Champagnat, celle de Nazareth. Pour lui, Marie,
la Mère de Jésus, par sa manière d'élever le divin enfant
représente le modèle de l'éducateur. Comme il avait par
ailleurs une dévotion très profonde en Elle, cette coïncidence
ne pouvait que le conforter dans sa conception de l'éducateur-apôtre.
C'est pourquoi, pour en saisir toutes les nuances, il
convient d'examiner cet aspect dans le détail.
Son biographe
écrit qu'il "avait sucé cette dévotion avec le lait, car
sa mère et sa pieuse tante ... s'étaient appliqué à la
lui inspirer"45, sans doute fort intelligemment
puisqu'il l'a gardée toute sa vie. Mais, dit encore Fr.
Jean-Baptiste, au séminaire elle s'est développée dans
le sens d'une augmentation de pratiques pour mériter la
protection de Marie. Sa dévotion consistait donc d'abord
en une série de prières et de gestes concrets, comme de
prendre un soin particulier de tout ce qui rappelle Marie.
Pourtant la justification qu'il en donne plus loin va
plus profond, dans le cour même de sa piété mariale :
il regardait "la sainte Vierge comme sa Mère et comme
la voie qui devait le conduire à Jésus", si bien qu'il
tenait cette dévotion "comme une marque de prédestination"46.
Vu les exemples qu'il donne ensuite, en guise de preuve,
on peut y souscrire, mais quand il ajoute : "C'est dans
une de ses fréquentes visites à la Sainte Vierge que lui
vint la pensée de fonder une congrégation de pieux instituteurs",
il est d'autant plus difficile de le suivre qu'il ne précise
pas l'époque où le fait a pu se produire. Néanmoins la
volonté de M. Champagnat de mettre la sainte Vierge à
la tête de son ouvre ne comporte aucune réticence.
Cependant, plus
que des poussées de ferveur, ce sont les événements qui
l'ont conduit jusqu'à tout mettre sous la dépendance de
Marie. Lorsqu'à la fin de 1821 l'Institut semblait s'éteindre
"comme une lampe qui n'a plus d'huile", il s'est tourné
vers Elle en lui disant : "Si vous ne venez à notre secours,
nous périrons,... mais si cette ouvre périt, ce n'est
pas notre ouvre qui périt, c'est la vôtre"47.
Et voilà qu'au printemps de l'année suivante un groupe
de 8 postulants vint surprendre son attente. D'abord hésitant
pour l'admission de ces jeunes venus par suite d'un subterfuge,
il finit par comprendre que c'est Marie qui les envoie
; du coup tous furent admis malgré le manque de place
pour les loger. Dès lors il n'a plus douté que Marie prenait
son affaire en mains si bien qu'il pourra dire plus tard
à Mgr. de Pins : "Je n'ose refuser ceux qui se présentent,
je les considère comme amenés par Marie elle-même"48.
Il a donc la ferme conviction d'être l'instrument dont
Marie se sert pour établir l'ouvre des Frères. Elle l'a
manifesté non moins clairement quand, sur son appel au
secours, Elle l'a sauvé du péril de succomber dans une
tempête de neige49.
Sa dévotion
mariale était donc bien au-delà d'une affaire de sentiment,
même autre chose qu'un refuge consolateur dans des moments
pénibles. Il croyait Marie constamment présente auprès
de lui, puisqu'Elle était toujours là quand l'obstacle
devenait insurmontable ou la situation désespérée. Mais
il n'était pas moins convaincu qu'Elle ne pouvait intervenir
sans que la prière ne l'invite et que l'humilité ne libère
la place.
Il justifiait
ce rôle qu'il attribuait à la Mère de Jésus par le raisonnement
suivant : Si l'on a pu dire : "Le salut vient des Juifs"50,
nous pouvons dire avec bien plus de vérité : "le salut
vient de Marie, (car) c'est par elle que Jésus veut nous
accorder ses grâces et nous faire l'application des mérites
de sa mort et de sa croix"51. Donc on peut
dire en explicitant sa pensée, conforme à l'enseignement
de l'Église : Après s'être totalement engagée dans
l'ouvre rédemptrice en donnant naissance au Rédempteur,
puis en lui fournissant les moyens de croître jusqu'à
l'âge adulte, Marie devait continuer sa collaboration
tant que cette ouvre se poursuivra. Par conséquent la
fondation d'une société qui se destine à faire accueillir,
spécialement en son nom, la rédemption de son Fils, par
l'éducation des jeunes, la touche directement. D'où, le
Frère, mariste par le nom qu'on a voulu lui donner, l'est
bien plus encore par son engagement dans l'ouvre de Marie.
Sa vocation, comme on l'a vu, provient de Marie qui l'a
"planté dans son jardin, Elle a soin que rien ne (lui)
manque"52. Vu ses interventions tout au long
de l'histoire, on ne saurait douter de la réalité d'une
telle affirmation, pas plus d'ailleurs que de celle, plusieurs
fois répétée par M. Champagnat: "Marie a tout fait chez
nous".
Comment, dans
un tel contexte, s'étonner qu'il ait voulu marquer sa
spiritualité du caractère marial ? Si la Vierge réellement
était présente dans l'établissement de l'Institut, sûrement
qu'Elle continue de l'être dans l'activité de chaque Frère.
Il en assure l'un d'eux, Frère Marie-Laurent, par ces
mots : "Ne désespérez jamais de votre salut, il est entre
(de) bonnes mains : Marie. Marie n'est-elle pas votre
refuge et votre bonne Mère ? Plus vos besoins sont grands,
plus Elle est intéressée à voler à votre secours"53.
Présence agissante
aux côtés du Fondateur, Elle l'est certainement de même
auprès de ses disciples, comme le laisse entendre M. Champagnat
qui, pour consoler un jeune Frère, lui fait dire : "Marie,
notre commune Mère, lui prêtera la main"54.
Néanmoins trois conditions sont requises pour que son
intervention, respectueuse de la liberté de chacun, soit
possible. Tout d'abord le Frère doit être convaincu de
cette présence amoureuse de Marie, désireuse et capable
de l'assister dans le travail apostolique. Et c'est là
le premier aspect de sa spiritualité mariste : se mettre
effectivement au service de Marie dans l'intime assurance
qu'Elle est là pour soutenir et faire fleurir son action.
C'est dans cette conviction que son Fondateur n'hésite
pas à stimuler Frère Antoine en écrivant dans une de ses
lettres : "Intéressez-la (Marie) en votre faveur ; dites-lui,
après que vous aurez fait votre possible, tant pis pour
Elle si ses affaires ne vont pas"55. Cela suppose
une égale familiarité, non seulement de langage, mais
aussi de cour avec celle qu'il considère comme sa Mère
et sa "Ressource ordinaire".
En d'autres
termes, et c'est la seconde condition, le Frère mariste
ne peut se concevoir sans une dévotion mariale profonde
entretenue journellement par des prières spéciales prescrites
"pour honorer Marie et mériter sa protection", dit Frère
Jean-Baptiste56. Entendons ces mots dans leur
juste sens et ne confondons pas la fleur avec la plante,
la conséquence avec la raison d'être. "Honorer Marie",
plus qu'un devoir, est la réaction naturelle d'un attachement
filial, d'une intimité de cour dans le don de soi pour
autrui. "Mériter sa protection", plus qu'un sens de récompense,
implique d'abord une ouverture, un abandon de soi pour
lui laisser toute liberté d'agir avec notre humble et
fidèle collaboration. La dévotion mariale du Frère Mariste,
à l'instar de son Fondateur, tout en se manifestant extérieurement
par des sentiments de louanges à l'égard des privilèges
et de la grandeur de Marie, se vit en profondeur dans
l'intime conviction que l'efficacité des efforts en vue
d'amener les jeunes à vivre pleinement l'évangile, vient
d'Elle en vertu de son amour maternel pour l'humanité,
recommandé par son Fils mourant sur la croix.
La troisième
condition découle de là. Les élèves, impliqués directement
dans l'affaire puisqu'il s'agit de leur propre devenir,
doivent être entraînés dans cette activité salvifique
de Marie par une dévotion solide que les Frères ont le
devoir de leur communiquer. "Que les Frères se regardent
comme particulièrement obligés de la faire connaître,
de la faire aimer, de répandre son culte et d'inspirer
sa dévotion aux enfants"57. M. Champagnat,
dans ses lettres aux Frères, insiste fortement sur ce
point d'une grande importance pour lui. "Ne cessez de
dire à vos enfants qu'ils sont les amis des saints qui
sont dans le ciel, de la Sainte Vierge et en particulier
de Jésus Christ, que leur jeune cour leur fait envie...
Gravez sur les livres de tous vos enfants: Marie a été
conçue sans péché"58. "Si vous avez le bonheur
de faire pénétrer cette précieuse dévotion dans le cour
de vos enfants, vous les avez sauvés"59.
Là ne s'arrête
pas le rôle que M. Champagnat veut voir reconnu par ses
Frères à Marie. La regardant comme leur Mère, leur "Ressource
ordinaire", leur "Première Supérieure", ils doivent encore
la prendre comme leur modèle. Or l'imitation de Marie
connote pour le Frère éducateur une nuance particulière,
à savoir d'accomplir sa tâche à la manière de la Vierge
de Nazareth à l'égard de son Fils. Le rapport de dignité
de la personne divine soumise à la personne humaine n'est
pas à mettre de côté, mais à se traduire par le respect
de l'éducateur vis-à-vis de l'enfant, reconnu dans sa
dignité de personne, particulièrement chère au Christ
qui "commande à ses disciples de laisser approcher les
enfants de sa personne divine"60. Le Père rappelle
encore à Frère Barthélemy : "Vous avez en main le prix
du sang de Jésus-Christ"61. Ce respect n'empêchait
certainement pas Marie d'avoir envers son Fils cette relation
naturelle et simple d'une mère envers son enfant qui se
traduit chez le Frère Mariste par le dialogue amical avec
son élève. Une telle attitude, cependant, pour être authentique,
doit s'inscrire sur un fond d'humilité qui, d'après les
auteurs spirituels et M. Champagnat en particulier, constitue
la caractéristique principale de la Mère de Dieu. "Comme
la Sainte Vierge ... s'est distinguée particulièrement
par son humilité et que d'ailleurs la fonction d'instituteur
des petits enfants est par elle-même un emploi humble,
(le Père Champagnat) voulut que l'humilité, la simplicité
et la modestie fussent le caractère distinctif de ce nouvel
Institut"62. Certes, à l'instar de tout membre
de la Société de Marie qui doit vivre humble et caché,
sans se faire valoir d'aucune sorte, le Frère Mariste
doit se comporter de même. Mais dans l'esprit de M. Champagnat,
comme on l'a vu plus haut, son humilité sera d'abord la
joyeuse acceptation de rester l'instituteur des petits,
parmi de petites gens de la campagne. Il y sera d'autant
plus à l'aise qu'il réalise ainsi son désir d'être totalement
au service de Dieu, sans rien se réserver pour lui-même
en fait d'honneur, de bien-être et de plaisir, à l'exemple
de son Fondateur. Sa valeur, il ne l'attribue pas à son
avoir, mais à son être qu'il tient tout entier de Dieu.
Nul doute qu'il se sente alors, dans la mesure de sa sincérité,
libre intérieurement, dans un état de vie facile, satisfait
de soi-même et de tout. Car l'humilité n'est pas cette
contrainte dégradante, elle suscite la complaisance qui
fait chanter le Magnificat.
CONCLUSION
Au terme de
ce rapport, d'aucuns peuvent se sentir frustrés de ne
pas apercevoir en quoi la spiritualité apostolique mariste
est spécifique. En effet d'autres congrégations, dont
le but est l'enseignement, sans arborer l'étiquette mariste,
tout en pratiquant la dévotion mariale, se basent sur
les mêmes principes spirituels, la même conception de
l'apostolat des jeunes. M. Champagnat voulait, comme on
le sait, que l'humilité soit notre vertu caractéristique,
mais le Père Colin le voulait autant pour toute la Société
de Marie63. D'ailleurs sommes-nous sûrs de
nous être distingués réellement par cette vertu ? D'autres
instituts, sans l'afficher sous leur nom, la pratiquent
peut-être d'autant mieux. L'humilité, la pauvreté, la
dévotion mariale, quel fondateur de groupe apostolique
n'a pas mis ces vertus dans son programme ?
La spécificité
réside plutôt dans les nuances, dans la manière de les
pratiquer, selon l'exemple donné par le fondateur, selon
son cachet personnel inconsciemment transféré dans la
conduite de ses disciples. Ainsi nous avons gardé du nôtre
et de nos origines un certain comportement simple et familier
qui nous fait admettre par nos contemporains comme des
gens sans éclat ni prétention, se situant de plain-pied
avec la population scolaire, actifs et prêts à rendre
service avec amabilité, nous acquittant de notre tâche
dans des conditions parfois fort précaires. C'est du moins
ce qui ressort des relations données par les annales sur
la vie des Frères dans les écoles aux premiers temps.
Nous pouvons nous féliciter
si l'empreinte du Fondateur est encore visible en nous,
si notre manière de vivre retrace la sienne. Or, ce qui
la caractérise est certainement le don de soi sans réticence
à son ouvre, en vue de permettre aux jeunes d'épanouir
leur personnalité par une formation sociale et religieuse.
Ce dévouement, dans lequel il a mis toutes ses capacités,
tout son avoir et son être, avec l'aisance de celui qui
s'est dépouillé de tout d'un cour passionné d'amour, est
certainement l'aspect le plus relevant de son portrait.
Parmi les traits complémentaires il faut souligner son
attitude humble, sa bonté compréhensive, teinté d'humour,
envers son entourage.. Enfin le tout baignant dans une
ambiance de relation familière avec Marie, sa "Bonne Mère",
et d'intimité non moins étroite avec son Fils Jésus. C'est
de là que lui venaient cette confiance inébranlable face
à toute épreuve et ce courage serein qui, l'une autant
que l'autre, lui gagnaient l'amour de ses Frères et leur
admiration.
décembre
1998